Page:Jouffret - De Hugo à Mistral, 1902.djvu/37

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prunte ces remarques, qu’on ne doit dire ni que le poète éprouve comme le commun des hommes Témotion qu’il ex- prime, ni que cette émotion chez lui n*est pas sincère et ne répond pas à des sentiments réels. » (V Hugo, le Poète, p. 349.)

Enfin en s’exprimant ainsi, la douleur s’apaise. Cest ce que voulait dire Aristote, quand il observait que l’art est une « purgation des passions ». Goethe se guérissait d’un de ses amours en le prenant pour matière d’inspiration poétique. V. Hugo chantait sa douleur paternelle, et quand il avait achevé son livre, il était rasséréné.

Non, V. Hugo n’est pas le monstre qu’on dit. Il se peut qu’il se fasse illusion, quand il écrit:


            « L’esprit, c’est le cœur ; le penseur
Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
Le poète a saigné le sang qui sort du drame. »


Mais c’est se tromper plus grossièrement encore que se le représenter froid, insensible, indifférent a tous les maux, à tout ce qui ne touche pas son orgueilleux égoïsme. La vérité est que V. Hugo a eu une sensibilité d’artiste et de poète. Que faut-il lui demander de plus ? Aimeriez-vous mieux que sa douleur paternelle, après l’accident de Villequier, se fût concentrée et résorbée en soi, au lieu de se répandre et de s’exprimer poétiquement ? Nous y aurions perdu un livre d’élégies merveilleuses, telles qu’il n’a jamais été donné à l’homme d’en écrire. L’accuserez-vous de ne pas aimer les enfants, sous prétexte qu’il en a admirablement parlé, et parce qu’il exerce quelquefois avec un peu de « solennité » son Art d’être grand père, direz-vous qu’il n’y a dans ces adorables paroles qu’il adresse à George et à Jeanne que pose et affectation ? Laissons à Diderot la responsa- bilité de son paradoxe, et reconnaissons que si le poète est quelquefois obligé de jouer avec sa sensibilité, pour en tirer des effets poétiques, c’est une émotion sincère qui sert de