Page:Journal des économistes, 1846, T16.djvu/151

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de l’égale répartition de l’impôt, et d’une participation aux charges publiques, proportionnée à la puissance contributive de chacun, et sur celui de la division du travail.

Le principe qui est l’âme du livre de Smith, dit M. Cousin, est le grand principe de la liberté du travail. Devant ce principe Smith a abattu toutes les entraves intérieures et extérieures qui s’opposent à la liberté, et par conséquent à la puissance de la production, au développement de la richesse privée et publique dans chaque pays et dans le monde entier. Par là, il a beaucoup réduit le rôle des gouvernements ; et, à vrai dire, il l’a trop réduit. C’est du livre de Smith qu’est sortie la fameuse maxime[1] : laissez faire et laissez passer, surveillez tout et ne vous mêlez de rien ou de presque rien. Ici commencent les erreurs de Smith, qui sont l’exagération d’une vérité, comme lui-même l’a dit des erreurs des théories morales qui ont précédé la sienne. Oui, la justice, le respect et le maintien de la liberté, sont la grande loi de la société et de l’État qui la représente ; mais la justice est-elle la seule loi morale ? À côté de cette loi il en est une autre qui n’oblige pas seulement au respect du droit des autres, mais nous fait un devoir de soulager leur misère de tous genres, de venir en aide à nos semblables, même au détriment de notre fortune et de notre bien-être. Examinez le principe de la plus petite aumône : vous ne pouvez le ramener à la seule justice ; car cette petite somme d’argent que vous vous croyez le devoir de donner à un malheureux, lui, il n’a pas le droit de l’exiger de vous. Ce devoir ne correspond pas à un droit, il a son principe dans une disposition et dans une loi particulière de notre nature, appelée la charité.

Dans le cinquième livre des Recherches, Smith traite des dépenses qui sont à la charge de l’État. Il y détermine les fonctions qui lui sont propres. Il veut que l’État pourvoie à la dépense commune ; il lui accorde le droit et il lui impose le devoir d’entretenir une force militaire convenable. Il admet les dépenses qu’exige l’administration de la justice ; il admet encore, comme le troisième et dernier devoir de l’État, celui de procurer directement ou indirectement des établissements publics, sinon nécessaires, du moins très-utiles, et qui ne peuvent guère être entrepris et soutenus par les particuliers, comme les grandes routes, les ports, les canaux, etc. Mais il s’arrête là. M. Cousin fait observer que, parmi les établissements qu’une saine politique autorise, Smith ne met aucun établissement de bienfaisance, quel que soit son objet, frayant ainsi la route, au moins par son silence, à cette école étroite et impitoyable dont M. Malthus est le plus fidèle et le plus célèbre représentant. Smith se tait aussi sur les dépenses ordinairement consacrées à élever l’âme et l’esprit des citoyens en favorisant les grands travaux des arts, des lettres et des sciences. Smith va même jusqu’à refuser de placer la religion parmi les dépenses obligées du souverain. Smith est encore très-conséquent lorsqu’il abandonne l’instruction publique à l’intérêt des maîtres et à celui des familles. Mais que devient la société, demande M. Cousin, si, par une basse économie, les parents négligent de faire instruire, ou font mal instruire leurs enfants, et si les maî-

  1. Nous croyons que M. Cousin se trompe. Ce sont surtout les physiocrates qui ont employé cette formule qui était le développement d’une réponse faite à Colbert et que Turgot rappelle ainsi dans son éloge de Gournay : « On sait le mot de M. Le Gendre à M. Colbert : Laissez-nous faire. » Voy. Œuvres de Turgot, édit. Guillaumin, 1er vol., p. 288. (Note du rédacteur en chef).