Page:Kant - Anthropologie.djvu/110

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nent involontairement la physionomie qui convient à cette passion. — On croit avoir aussi remarqué que des époux bien assortis prennent insensiblement les mêmes traits de visage ; ce qu’on explique en disant qu’ils se sont épousés à cause de la demi ressemblance qui existait déjà entre eux (similis simili gaudet). Mais c’est une erreur ; la nature, dans son instinct des sexes pousse plutôt à la différence des sujets qui doivent s’aimer, afin que toute la diversité qu’elle a placée dans ses germes trouve son développement ; mais la familiarité et l’abandon avec lesquels ils se laissent voir l’un à l’autre dans leurs entretiens solitaires, le temps qu’ils y mettent, l’intimité et le retour fréquent de ces rapports, tout cela produit des physionomies sympathiques qui se ressemblent, et qui, pour peu qu’elles prennent de fixité, deviennent aisément des traits ineffaçables.

On peut enfin attribuer à ce jeu spontané de l’imagination productive, qu’on peut en ce cas appeler fantaisie, le penchant à ce mensonge innocent qui se voit partout chez les enfants, et par ci, par là chez de grandes personnes, d’humeur douce d’ailleurs, et qui est quelquefois comme une maladie héréditaire. Chez les personnes qui en sont atteintes les événements et les prétendues aventures, grossissant comme une avalanche, sortent de l’imagination sans autre calcul de la part du narrateur que de se rendre intéressant. C’est ainsi que le chevalier John Falstaff, dans Shakspeare, faisait de deux hommes en habits de ratine cinq personnes avant d’être arrivé à la fin de son récit.