Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T1.djvu/64

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eux, les Russes n’ont fait que remplir leur devoir et acquitter une dette. Qu’on ne s’étonne pas de mes paroles, surtout quand elles se rapportent à George Sand : On pourrait discuter encore aujourd’hui l’écrivain que l’on a déjà presque eu le temps d’oublier chez nous ; nous devons cependant reconnaître qu’elle a su accomplir sa besogne en temps et lieu. Et qui pourrait se réunir sur sa tombe pour évoquer son souvenir, sinon ses contemporains du monde entier ? Nous autres Russes, nous avons deux patries — notre chère Russie et l’Europe… Bien des choses que nous avons empruntées à l’Europe et transplantées chez nous n’ont pas été copiées seulement… elles ont été greffées à notre organisme, elles sont entrées dans notre chair, dans notre sang ; d’autres ont été subies ou vécues par nous-mêmes, indépendamment des autres, tout comme les occidentaux les ont subies et vécues chez eux. Jamais, peut-être, les autres Européens ne voudront le croire ; ils ne nous connaissent pas, et, en attendant, il vaut peut-être mieux qu’il en soit ainsi. L’évolution inévitable que nous attendons et qui surprendra un jour le monde entier ne s’accomplira que plus silencieusement et plus tranquillement. Ce développement, on peut l’observer déjà en partie de la manière la plus claire et la plus palpable dans les rapports de la Russie avec les littératures des autres nations. Leurs poètes nous sont tout aussi chers qu’ils le sont dans leur patrie, du moins en est-il ainsi chez nous pour la majorité des personnes cultivées. J’ose affirmer, et je répète que tout poète, penseur ou philanthrope européen n’est nulle part ailleurs que chez nous mieux compris ni plus cordialement accueilli. Cette façon de considérer la littérature de tous les pays est un phénomène que l’on n’a presque jamais observé, à ce degré du moins, chez