Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/13

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— Et moi aussi. Un plus long que toi. Mais que devient le livre ? demanda-t-il.

— Il naîtra en son temps s’il en est ainsi ordonné.

— J’aurais bien aimé le voir, dit le vieillard, ramassé sous son manteau. Mais cela ne sera pas. Je mourrai dans trois jours d’ici, la nuit, un peu avant l’aube. Le terme de mes ans est accompli.

Dans neuf cas sur dix un indigène ne se trompe pas en prévoyant le jour de sa mort. Il a sous ce rapport la prescience des animaux.

— Alors tu vas partir en paix, et c’est bien parler, car tu m’as dit que la vie n’est pas un plaisir pour toi.

— Mais c’est regrettable que notre livre ne soit pas né. Comment saurai-je qu’il y est fait mention de mon nom ?

— Parce que je te promets que dans la partie préliminaire du livre, avant toute autre chose, il sera écrit, Gobind, sadhu[1], de l’île en la rivière et qui attend Dieu dans la Chubara de Dhunni Bhagat, et ce seront les premiers mots du livre.

— Et qui te donna conseil… le conseil d’un vieillard. Gobind, fils de Gobind, du village Chumi dans le teshil de Karaon, district de Moultan. Cela sera-t-il écrit aussi ?

— Ce sera écrit aussi.

— Et le livre s’en ira de l’autre côté de l’Eau Noire dans les maisons de ton peuple et tous les sahibs connaîtront mon nom, à moi qui ai quatre-vingts ans ?

  1. Religieux mendiant.