Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/251

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diable… tes vraies couleurs, comme je te l’avais toujours annoncé.

« Mais je le priai et suppliai de me laisser la voir rien que pour lui dire adieu, et voilà qu’une voix de femme crie dans l’escalier : « Elle dit qu’il faut faire monter John. » À l’instant le vieux se recule de côté, et me pose la main sur le bras, très gentiment.

« — Mais tu ne feras pas de bruit, John, qu’il dit, car elle est bien faible. Tu as toujours été un brave garçon.

« Elle avait les yeux tout brillants de lumière, et ses cheveux répandus sur l’oreiller autour d’elle, mais ses joues étaient creuses… creuses à effrayer un homme qui est robuste.

« — Non, père, tu as tort de dire les couleurs du diable. Ces rubans sont très jolis. (Et elle avança les mains vers mon chapeau, et mit tout en ordre comme une femme ne manque pas de faire avec des rubans.) Non, mais qu’ils sont jolis, reprit-elle. Ah ! mais j’aurais bien voulu te voir dans ton habit rouge, John, car tu as toujours été mon gars préféré… mon vrai gars préféré, toi et personne d’autre.

« Et levant les bras, elle me les passa autour du cou en une douce étreinte, puis ils se relâchèrent de nouveau, et elle sembla prête à défaillir.

« — Maintenant il faut t’en aller, garçon, que me dit Jesse.

« Et je pris mon chapeau et redescendis.

« Le sergent recruteur m’attendait au cabaret du coin.

« — Vous avez vu votre amoureuse ? qu’il me dit.