Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/252

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« — Oui, je l’ai vue, que je lui réponds.

« C’était un de ces types gais et remuants.

« — Eh bien, qu’il dit, nous allons boire une bouteille, et vous ferez de votre mieux pour l’oublier.

« — Oui, sergent, que je dis. Je l’oublierai.

« Et je n’ai cessé de l’oublier depuis lors. »

En disant cela il rejeta la poignée flétrie de violettes blanches. Ortheris se releva brusquement sur les genoux, le fusil à l’épaule, et scrutant l’autre côté de la vallée dans le clair de lune limpide. Son menton s’appliqua sur la crosse et quand il visa les muscles de sa joue droite se contractèrent. Le soldat Stanley Ortheris était tout à son affaire. Une petite tache blanche remontait lentement le long du cours d’eau.

— Tu le vois, ce bougre… Attrape-le.

À sept cents mètres de distance, et un bon deux cents plus bas sur le versant opposé, le déserteur des Aurangabadis s’abattit sur le nez, roula à bas d’un rocher roux, et resta couché parfaitement, immobile, la figure dans une touffe de gentianes bleues, tandis qu’un gros corbeau sortait en voletant du bois de pins pour faire une reconnaissance.

— Voilà qui s’appelle tirer proprement, petit homme, dit Mulvaney.

Pensif, Learoyd regarda la fumée se dissiper. Puis il dit :

— Probable qu’il y avait une donzelle liée avec lui.

Ortheris ne répliqua pas. Il regardait fixement de l’autre côté de la vallée, avec le sourire de l’artiste qui contemple son œuvre achevée.