Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/33

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ses affaires. Je restai seul avec Tietjens et mes propres soucis. L’ardeur de l’été s’était atténuée et avait fait place à l’humidité chaude des pluies. Il n’y avait pas un souffle dans l’air brûlant, mais la pluie tombait sur la terre comme des lames de baïonnettes, et son rejaillissement faisait une buée bleuâtre. Dans le jardin, les bambous et les avocatiers[1], les poinsetties[2] et les manguiers se dressaient immobiles sous l’eau chaude qui les fouaillait, et les grenouilles commençaient à croasser parmi les haies d’aloès. Un peu avant la tombée du jour, et tandis que la pluie était à son maximum, j’allai m’asseoir dans la véranda de derrière, et tout en me grattant parce que j’étais couvert de ce que l’on nomme éruption de chaleur, j’écoutai l’eau tomber en cataracte des gouttières. Tietjens sortit avec moi, et posa sa tête sur mes genoux, d’un air si mélancolique que, quand le thé fut fait, je lui donnai ses biscuits et pris mon thé dans la véranda de derrière, à cause du petit peu de fraîcheur que j’y trouvais. Derrière moi les pièces de la maison s’assombrirent. Je percevais l’odeur de la sellerie de Strickland et de la graisse de ses fusils, et ne tenais pas le moins du monde à m’installer parmi ces objets. Mon domestique personnel vint me trouver dans la pénombre ; la mousseline de ses habits trempés lui collait étroitement sur le corps, et il m’annonça qu’un

  1. Arbre de la famille des lauracées, qui donne un fruit à pulpe savoureuse.
  2. Arbuste de la famille des euphorbiacées, à larges bractées simulant des fleurs d’un vermillon éclatant.