Page:Kipling - Capitaines courageux.djvu/83

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Lorsqu’elle eut fini on applaudit peu. Les femmes cherchaient leurs mouchoirs, et nombre d’hommes levaient au plafond des yeux brillants de larmes.

– Hum, fit Salters ; cela vous coûterait un dollar à entendre dans n’importe quel théâtre – peut-être bien deux. Il y a, je présume, des gens qui peuvent se permettre cela. Pour moi, c’est de l’argent franchement perdu… Mais comment, pour l’amour de Dieu, le capitaine Bart Edwardes est-il venu toucher barre par là ?

– Il n’y a pas moyen de l’en empêcher, dit par derrière un homme d’Eastport. C’est un poète, et il faut qu’il dise sa pièce. C’est mon pays.

Il ne disait pas que le capitaine B. Edwardes avait fait des pieds et des mains pendant cinq années consécutives pour être autorisé à réciter un morceau de sa composition au Memorial Day de Gloucester. Un comité amusé et lassé avait fini par accéder à son désir. La candeur du bonhomme et le bonheur dont il débordait là, debout dans ce qu’il avait de plus beau comme habits du dimanche, lui gagna l’auditoire avant même qu’il eût ouvert la bouche. On supporta assis, sans murmurer, trente-sept couplets taillés à coups de serpe, où tout au long était décrite la perte de la goélette Joan Hasken passé les Georges dans le coup de vent de 1867, et lorsqu’il arriva à la fin, on l’acclama d’une voix sympathique.

Un reporter de Boston plein de clairvoyance s’éclipsa pour obtenir copie entière du poème épique et pour prendre une interview de l’auteur ; de sorte que la terre n’eut plus rien à offrir au capitaine Bart Edwardes, ex-baleinier constructeur de navires, patron-pêcheur, et poète, en la soixante-treizième année de son âge.

– Eh bien ! moi, je prétends que c’est plein de bon sens, dit l’homme d’Eastport. Tel que vous me voyez, j’ai tenu son écrit dans ces deux mains-là, tel qu’il l’a lu, et je peux certifier qu’il a mis tout cela dedans.

– Si Dan ici présent n’arrivait pas à mieux employer sa main avant de casser la croûte le matin, il n’y aurait plus qu’à le fouetter, dit Salters pour soutenir l’honneur de ceux du Massachusetts en matière de principes généraux. Non pas que je vous accorde sans réserve que ce soit un homme fameux en fait de littérature – pour le Maine. Cependant…

– C’est pas possible, l’oncle Salters va mourir à cette tournée-ci ! Le premier compliment qu’il m’ait jamais fait, dit Dan en riant sous cape. Qu’est-ce que tu as, Harvey ? Tu ne dis rien et tu es verdâtre. Tu te sens malade ?

– Je ne sais pas ce que j’ai, répondit Harvey. Je sens comme si mon intérieur était trop gros pour mon extérieur. J’ai du plomb dans l’estomac et il me passe des frissons dans le dos.

– De la dyspepsie ? Bah ! – comme c’est embêtant. Nous allons attendre la lecture, et puis nous partirons, pour attraper la marée.

Les veuves – elles l’étaient presque toutes de cette saison-là – se raidirent du haut en bas comme des gens qui vont de sang-froid au-devant d’un coup de feu, car elles savaient ce qui allait venir. Les femmes et les filles des baigneurs, en chemisettes roses et bleues, turent soudain leurs rires étouffés à propos de l’étonnant poème du capitaine Edwardes, et tournèrent la tête afin de voir pourquoi tout était silencieux. Les pêcheurs se poussèrent en avant tandis que le fonctionnaire qui avait causé avec Cheyne, montait d’un pas précipité sur l’estrade et se mettait à lire la longue liste des pertes de l’année, en les divisant par mois. Les sinistres du dernier mois de septembre concernaient pour la plupart des célibataires et des étrangers, mais sa voix résonnait tout de même très haut dans le silence du hall :

«  9 septembre. – Goélette Florie Anderson perdue, corps et biens, passé les Georges.

«  Reuben Pilman, patron, 50 ans, célibataire, Main Street, en ville.

«  Émile Olsen, 19 ans, célibataire, 329 Hammond Street, en ville ; Danemark.

«  Oscar Stanberg, célibataire, 25 ans ; Suède.

«  Carl Stanberg, célibataire, 28 ans, Main Street, en ville.

«  Pedro, supposé de Madère, célibataire, Keene’s boarding-house, en ville.

«  Joseph Welsh, dit Joseph Wright, 30 ans, de Saint-Jean, Terre-Neuve. »

– Non – d’Augusta, Maine ! cria une voix du milieu de la salle.

– Il s’est embarqué à Saint-Jean, dit le lecteur en cherchant à voir.

– Je le sais. Il est d’Augusta. C’est mon neveu.

Le lecteur crayonna une correction en marge de la liste, et reprit :

«  Même goélette, Charlie Ritchie, Liverpool, Nouvelle-Écosse, 33 ans, célibataire.

«  Albert May, 267 Rogers Street, en ville, 27 ans, célibataire.

«  27 septembre. – Orvin Dollard, 39 ans, marié, noyé en doris passé Eastern Point. »

Le coup porta, car une des veuves recula sur sa chaise, ne cessant de croiser et décroiser les mains. Mrs. Cheyne, qui avait écouté, les yeux grands ouverts, renversa la tête en arrière, et étouffa un sanglot. La mère de Dan, à quelques sièges plus loin à droite, vit, entendit, et s’approcha promptement d’elle. Le lecteur poursuivit. En atteignant les naufrages de janvier et de février, les coups portèrent dru comme grêle, et les veuves ne respirèrent plus que les dents serrées :

«  14 février. – Goélette Harry Randolph, démâtée en rentrant de Terre-Neuve : Ase Musie, marié, 32 ans, Main Street, en ville, passé par-dessus bord.

«  23 février, – Goélette Gilbert Hope : s’est égaré en doris, Robert Beavon, 29 ans, natif de Pubnico, Nouvelle-Écosse. »

Mais sa femme était dans le hall. On entendit un cri sourd, comme celui d’un petit animal qu’on eût heurté. Il fut aussitôt réprimé, et une jeune femme quitta le hall en chancelant. Elle avait, durant des mois, espéré contre toute espérance, parce qu’on en avait vu, qui partis à la dérive en doris, s’étaient trouvés miraculeusement recueillis par des voiliers de haute mer. Maintenant elle avait la certitude, et Harvey put voir le policeman héler du trottoir une voiture pour elle.

– C’est cinquante cents pour aller à la gare, commença le cocher.

Le policeman leva la main.

– Mais ça ne fait rien, je vais par là. Sautez dedans. Dites donc, Alfred, vous tâcherez de ne pas me pincer la prochaine fois que mes lanternes ne seront pas allumées. Hein ?

La porte de côté se referma sur la tache d’éclatant soleil, et les yeux de Harvey revinrent au lecteur et à son interminable liste.

«  19 avril. – Goélette Manie Douglas perdue sur le Banc avec tout son monde.

«  Edward Canton, 43 ans, patron, marié, en ville.

«  D. Harwkins, dit Williams, 34 ans, marié, Shelbourne, Nouvelle-Écosse.

«  G. W. Glay, homme de couleur, 28 ans, marié, en ville. »

Et toujours, et toujours. Harvey se sentait la gorge bouchée, et son estomac lui rappelait le jour où il était tombé du paquebot.

«  10 mai. – Goélette Sommes Ici (le sang lui picota par tout le corps). Otto Svendon, 20 ans, célibataire, en ville, tombé par-dessus bord. »

Encore un cri sourd, déchirant, de quelque part au fond de la salle.

– Elle n’aurait pas dû venir. Elle n’aurait pas dû venir, dit Long Jack, avec une petite toux de pitié.

– Ne pousse pas, Harvey, grommela Dan.

Harvey entendit bien la voix, mais le reste n’était plus pour lui que ténèbre marbrée de disques de feu. Disko se pencha en avant pour parler à sa femme qui était assise, un bras passé autour de Mrs. Cheyne, et l’autre maintenant les mains couvertes de bagues qui cherchaient à retenir, à agripper.

– Penchez la tête en avant – bien en avant ! murmura-t-elle. Cela va passer dans une minute.

– Je ne pe-eux pas ! Non, je ne pe-eux pas ! Oh ! laissez-moi…

Mrs. Cheyne ne savait pas du tout ce qu’elle disait.

– Il le faut, répéta Mrs. Troop. Votre garçon vient de tomber en faiblesse. Cela leur arrive quelquefois quand ils font leur croissance. Vous voulez prendre soin de lui, hein ? Nous pouvons sortir de ce côté. Soyez calme. Venez avec moi. Bah ! ma chère dame, nous sommes femmes l’une et l’autre, n’est-ce pas ? Notre devoir est de prendre soin de nos hommes. Venez !

Ceux du Sommes Ici traversèrent promptement la foule comme une garde du corps, et le Harvey qu’ils étayèrent sur un banc dans une antichambre était un Harvey fort pâle et fort secoué.

– Il ne dément pas sa maman, fut la seule observation de Mrs. Troop, comme la mère se penchait sur son fils.

– Comment avez-vous pu supposer qu’il supporterait cela ? s’écria-t-elle avec indignation en s’adressant à Cheyne, lequel n’avait rien dit du tout. C’était horrible… horrible ! Nous n’aurions pas dû venir. C’est faux et stupide ! Ce n’est – ce n’est pas juste ! Pourquoi – pourquoi ne pas se contenter de mettre ces choses dans les journaux, à qui elles appartiennent ? Êtes-vous mieux, mon amour ?

À vrai dire tout cela ne faisait qu’emplir Harvey de honte.

– Oh ! je crois que je vais tout à fait bien,