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LA VIE MUSICALE PENDANT LA GUERRE





Comme il advient dans un grand deuil, la guerre nous a violemment arrachés à la musique. Faut-il tenir la musique pour un « amusement profane », trop au-dessous de la gravité terrible de la guerre ? Ou plutôt ne serait-ce pas que celle-ci reste éternellement indigne de la beauté supérieure des symphonies ? Mais le chant de notre rêve intérieur — pour être créé, comme pour être compris — exige une sorte de bonheur caché, d’optimisme intime, de confiance malgré tout, même au fond de la tristesse. Cette confiance fait parfois défaut. Dès le mois d’août 1914, elle nous quitta : non que nous eussions douté de la victoire finale, mais à cause de l’infini et morne désespoir de songer au sang, aux incendies, aux ruines de tout. Ce coup de massue n’atteignit pas de la même façon les mobilisés, ceux à qui était réservée l’heureuse gloire d’agir. Mais les « inutiles » qui restaient là, avec l’impression de ne point servir dans l’usine immense, et surtout de ne rien risquer alors que tant de braves s’en allaient à la mort, ceux-là, désorientés et pleins d’une angoisse noire, ne savaient où tourner les yeux. La musique leur semblait d’un passé très ancien ; elle était aussi, dans le ciel tragique, comme une pâle étoile lointaine à l’instant d’une éclaircie fugitive entre de gros nuages sombres…

Cet état d’esprit, qui fut assez général, explique aisément l’abandon du travail chez les Paul Dukas, les Gustave Charpentier, les André Gedalge. Celui-ci écrivait l’année dernière : « Je ne pense à aucune musique. Nuit et jour, depuis un an, j’entends à l’horizon gronder la bataille. » Au fond, ne le dissimulons point : bien que dictée par de nobles sentiments de solidarité humaine, cette attitude n’est point celle qu’il’faut souhaiter à l’artiste. L’inaction découragée est mauvaise en soi. Il est généreux — ou plutôt non : il est naturel — qu’on éprouve du regret et même quelque honte à ne pas se trouver parmi ceux de la Marne et de Verdun ; mais l’artiste qui repousse la Muse ou même qui ne l’appelle pas de toute sa force, diminue le patrimoine de beauté de son pays. Désespéré de ne pouvoir aider au présent, il ne fait rien non plus pour l’avenir. M. J. Marnold l’a bien noté dans un article du Mercure de France où il morigène MM. Haraucourt et Gedalge, — un peu vertement, suivant son habitude. Il a dit avec hardiesse des choses justes et salutaires : « L’artiste qui