Page:Kropotkine - Aux jeunes gens, 1904.djvu/19

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Et vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, poète, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacré qui avait inspiré tel de vos prédécesseurs, vous manque aujourd’hui, à vous et aux vôtres ? que l’art est banal, que la médiocrité règne ?

Et pourrait-il en être autrement ? La joie d’avoir retrouvé le monde antique, de s’être retrempé aux sources de la nature, qui fit les chefs-d’œuvre de la Renaissance, n’existe plus pour l’art contemporain ; l’idée révolutionnaire l’a laissé froid jusqu’à présent et, en l’absence d’idée, il croit en avoir trouvé une dans le réalisme, lorsqu’il s’évertue aujourd’hui à photographier en couleurs la goutte de rosée sur la feuille d’une plante, à imiter les muscles fessiers d’une vache, ou à dépeindre minutieusement, en prose et en vers, la boue suffocante d’un égout, le boudoir d’une femme galante !

Mais, s’il en est ainsi, que faire ? direz-vous.

— Si le feu sacré que vous dites posséder n’est qu’un « lumignon fumant », alors vous continuerez à faire comme vous avez fait, et votre art dégénèrera bientôt en métier de décorateur des salons du boutiquier, de pourvoyeur en libretti aux Bouffes et de feuilletons à M. de Girardin, — la plupart d’entre vous marchent déjà à pleine vapeur sur cette pente inclinée…

Mais si réellement votre cœur bat à l’unisson avec celui de l’humanité, si, en vrai poète, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors, en présence de cette mer de souffrances dont le flot monte autour de vous, en présence de ces peuples mourant de faim, de ces cadavres entassés dans les mines et de ces corps mutilés gisant en monticules au pied des barricades, de ces convois d’exilés qui vont s’enterrer dans les neiges de la Sibérie et sur les plages des îles tropicales, en présence de la lutte suprême qui s’engage, des cris de douleur des vaincus et des orgies des vainqueurs, de l’héroïsme aux prises avec la lâcheté, du noble entrain et de la basse méchanceté, — vous ne pourrez plus rester neutre : vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie