Page:Kropotkine - Aux jeunes gens, 1904.djvu/22

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ne suffit plus au peuple d’aujourd’hui d’exprimer ses plaintes par une de ces chansons dont la mélodie vous fendait le cœur et que chantaient les serfs du dix-huitième siècle, que chante encore le paysan slave ; il travaille, avec la conscience de ce qu’il a fait et contre tous les obstacles, à son affranchissement.

Sa pensée s’exerce constamment à deviner ce qu’il s’agit de faire, pour que la vie, au lieu d’être une malédiction pour les trois quarts de l’humanité, soit un bonheur pour tous. Il aborde les problèmes les plus ardus de la sociologie et cherche à les résoudre avec son bon sens, son esprit d’observation, sa rude expérience. Pour s’entendre avec d’autres misérables comme lui, il cherche à se grouper, à s’organiser. Il se constitue en sociétés soutenues avec peine par de minces cotisations ; il cherche à s’entendre à travers les frontières et, mieux que les rhéteurs philanthropes, il prépare le jour où les guerres entre peuples deviendront impossibles. Pour savoir ce que font ses frères, pour mieux les connaître, pour élaborer les idées et les propager, il soutient — mais au prix de quelles privations, de quels efforts ! — sa presse ouvrière. Enfin, l’heure est venue, il se lève et, rougissant de son sang les pavés des barricades, il se lance à la conquête de ces libertés que les riches et les puissants ont su corrompre en privilèges pour les tourner ensuite contre lui.

Quelle série d’efforts continuels ! quelle lutte incessante ! Quel travail, recommencé constamment, tantôt pour combler les vides qui se font par les désertions — suite de la lassitude, de la corruption, des poursuites ; tantôt pour reconstituer les rangs éclaircis par les fusillades et les mitraillades ! tantôt pour reprendre les études brusquement interrompues par les exterminations en bloc !

Les journaux sont créés par des hommes qui ont dû voler à la société des bribes d’instruction en se privant de sommeil et de nourriture ; l’agitation est soutenue par des sous, pris sur le strict nécessaire, souvent sur le pain sec ; et, tout cela, sous l’appréhension continuelle de voir bientôt la famille réduite à la plus