Page:Kropotkine - L Entraide un facteur de l evolution, traduction Breal, Hachette 1906.djvu/130

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honteux de ne pas savoir coudre, danser, ni faire toute espèce d’ouvrages de femme ; de caresser son mari ou ses enfants, ou même de parler à son mari, en présence d’un étranger[1].


Telle est la morale aléoute, dont on pourrait donner une idée plus complète en racontant aussi leurs contes et leurs légendes. Je veux encore ajouter que, lorsque Veniaminoff écrivait (en 1840), il n’avait été commis qu’un seul meurtre depuis le siècle dernier dans une population de 60.000 habitants, et que parmi 1.800 Aléoutes pas une seule violation de droit commun n’avait été relatée depuis quarante ans. Ceci ne paraîtra pas étrange si nous remarquons que les reproches, le mépris et l’usage de mots grossiers sont absolument inconnus dans la vie aléoute. Les enfants mêmes ne se battent jamais et ne se disent jamais de paroles injurieuses. Tout ce qu’ils peuvent dire est : « Ta mère ne sait pas coudre », ou « ton père est borgne[2] ».


Bien des traits de la vie sauvage restent, cependant, une énigme pour les Européens. Le grand développe-

  1. Veniaminoff, Mémoires relatifs au district de Unalashka (en russe), 3 vol., Saint-Pétersbourg, 1840. Dall a donné des extraits en anglais de ces mémoires dans Alaska. Une description semblable de la morale des Australiens se trouve dans Nature, XLII, p. 639.
  2. Il est tout à fait intéressant de remarquer que plusieurs écrivains (Middendorff, Schrenk, O. Finsch) ont décrit les Ostyaks et les Samoyèdes presque dans les mêmes termes. « Même quand ils sont ivres leurs querelles sont insignifiantes ». « Durant cent ans un seul meurtre fut commis dans la toundra. » « Leurs enfants ne se battent jamais. » « On peut laisser quoi que ce soit, pendant des années, dans la toundra, même de la nourriture ou de l’eau-de-vie, personne n’y touchera. » Et ainsi de suite. Gilbert Sproat n’a « jamais été témoin d’une bataille entre deux natifs n’ayant pas bu » chez les Indiens Aht de l’île de Vancouver. » « Les querelles sont rares aussi parmi les enfants. » (Rink, loc. cit.) et ainsi de suite.