Page:Kropotkine - L Entraide un facteur de l evolution, traduction Breal, Hachette 1906.djvu/314

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vingt-quatre ans et si j’y avais inscrit tous les dévouements et les sacrifices que j’ai rencontrés dans le parti socialiste, le lecteur de ce journal aurait eu constamment le mot « héroïsme » sur les lèvres. Cependant les hommes dont j’aurais parlé n’étaient pas des héros ; c’étaient des hommes ordinaires, inspirés par une grande idée. Tout journal socialiste — et il y en a des centaines en Europe seulement — a la même histoire de sacrifices, sans aucun espoir de gain, et le plus souvent même sans aucune ambition personnelle. J’ai vu des familles vivant sans savoir ce que serait leur nourriture du lendemain — le mari « boycotté » de toutes parts dans sa petite ville, parce qu’il travaillait au journal, et la femme soutenant toute sa famille par du travail de couture. Une telle situation durait des années, jusqu’à ce que la famille se retirât enfin, sans un mot de reproche, disant simplement « Continuez, nous n’en pouvons plus ! » J’ai vu des hommes, mourant de phtisie, et le sachant, et cependant courant toute la journée, dans la neige et le brouillard, pour préparer des meetings, parlant à ces meetings quelques semaines avant leur mort, et s’en allant mourir à l’hôpital avec ces mots : « Maintenant, mes amis, je suis fini ; les docteurs disent que je n’ai plus que quelques semaines à vivre. Dites aux camarades que je serai heureux s’ils viennent me voir. » J’ai vu des faits, dont on dirait : « c’est de l’idéalisation », si je les rapportais ici ; et les noms même de ces hommes, à peine connus en dehors d’un cercle étroit d’amis, seront bientôt oubliés, lorsque les amis, eux aussi, auront disparu. En vérité, je ne sais pas vraiment ce qu’il faut le plus admirer : le dévoûment sans bornes de ces quelques individus, ou la somme totale des petits actes de dévoûment du grand nombre. Chaque liasse vendue d’un journal à un sou, chaque meeting, chaque centaine de votes gagnés à une