Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/102

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aimait l’exercice à la folie, voulut se charger de moi. Et quand je lui eus donné toute satisfaction, il me présenta à Girardot. Le colonel refusa de nouveau, deux fois de suite, si bien que l’officier considéra ce refus comme une injure personnelle ; et le jour où le directeur du corps lui demanda pourquoi je n’avais pas encore les épaulettes, il répondit sans détour : « Le jeune homme est tout prêt, mais le colonel n’en veut pas. » Alors, probablement sur un mot du directeur, Girardot demanda à m’examiner de nouveau, et il me donna les épaulettes le jour même.

Mais l’influence du colonel diminuait rapidement. L’école changeait complètement de caractère. Durant vingt ans, Girardot avait réalisé son idéal : ses élèves étaient bien peignés, leurs cheveux bien bouclés, ils avaient des physionomies de petites filles ; et il envoyait à la Cour des pages aux manières aussi raffinées que les courtisans de Louis XIV. Il se souciait peu de savoir s’ils apprenaient ou non. Ses favoris étaient ceux dont la trousse de toilette comprenait toute sorte de brosses à ongles et de flacons d’essences, ceux dont les « habits bourgeois » (que nous pouvions revêtir quand nous allions le dimanche à la maison) étaient du bon faiseur, ceux qui savaient faire le « salut oblique » le plus élégant. Autrefois, lorsque Girardot faisait répéter aux élèves les cérémonies de la cour, il enveloppait un page dans une des couvertures de coton rayé rouge emprunté à l’un de nos lits, afin de figurer l’impératrice à un baise-main, et les enfants presque religieusement s’approchaient de l’impératrice imaginaire, lui baisaient sérieusement la main et se retiraient avec un salut oblique fort élégant. Mais maintenant, bien qu’à la Cour ils montrassent une grande distinction de manières, ils faisaient lors de ces répétitions des révérences si grotesques que tous éclataient de rire, ce qui mettait Girardot en fureur. Autrefois, les enfants qu’on avait menés à une réception à la Cour et qui avaient été frisés à cette occasion cherchaient à conserver leurs boucles aussi longtemps que