Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/112

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Cet événement me causa une profonde impression et le souvenir ne s’en est jamais effacé de ma mémoire. Aujourd’hui encore je suis reconnaissant envers cet homme de la leçon qu’il nous donna.

* * *

Quant à notre professeur de dessin, qui avait nom Ganz, nous ne parvînmes jamais à vivre en bons termes avec lui. Il dénonçait toujours ceux qui s’amusaient pendant ses leçons. A notre avis, il n’avait pas le droit de le faire, parce que ce n’était qu’un professeur de dessin et surtout parce que ce n’était pas un honnête homme.

En classe, il ne faisait guère attention à la plupart d’entre nous, et passait son temps à corriger les dessins de ceux qui prenaient des leçons particulières avec lui ou le payaient afin de montrer aux examens un bon dessin et d’obtenir ainsi une bonne note. Nous n’en voulions pas à nos camarades qui agissaient ainsi. Au contraire, nous trouvions très juste que ceux qui n’avaient pas d’aptitude pour les mathématiques ou pas de mémoire pour la géographie, pussent, pour augmenter leur total de points, commander à un dessinateur un dessin ou une carte topographique qui leur voudrait un douze. C’est seulement pour les deux premiers élèves de la classe qu’il n’aurait pas été loyal de recourir à de tels moyens, tandis que les autres pouvaient le faire en toute tranquillité de conscience. Mais le professeur n’avait pas le droit de faire des dessins sur commande ; et s’il agissait ainsi, il devait aussi supporter avec résignation le tapage et les niches de ses élèves. Telle était notre conception de la justice. Mais pas une leçon ne s’écoulait sans qu’il dénonçât quelqu’un de nous, et chaque fois il devenait plus arrogant.

Dès que nous fûmes en quatrième et que nous nous sentîmes naturalisés citoyens du corps, nous décidâmes de lui serrer la bride. « C’est votre faute, nous disaient nos aînés, s’il prend de tels airs avec vous ; nous autres, nous en venions à bout. » Nous prîmes donc la résolution de le mettre au pas.