Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/113

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Un jour, deux de nos excellents camarades de la quatrième s’approchèrent de Ganz la cigarette à la bouche, et lui demandèrent de bien vouloir leur donner du feu. Naturellement, ce n’était là qu’une plaisanterie — personne n’aurait jamais songé à fumer dans les classes — et d’après nos idées, Ganz n’avait qu’à dire aux élèves de regagner leur place ; mais il les inscrivit sur son journal et ils furent sévèrement punis. C’était la dernière goutte qui fait déborder le vase. Il fut décidé que nous lui donnerions une « soirée à son bénéfice », c’est-à-dire qu’un jour toute la classe munie de règles empruntées aux classes supérieures, ferait un tapage infernal en frappant avec les règles sur les tables et cela jusqu’à ce que professeur sortît. Mais le complot présentait bien des difficultés. Dans notre classe nous avions un certain nombre d’enfants « bien sages » qui promettaient de se joindre à la démonstration, mais qui au dernier moment auraient peur et reculeraient ; alors le maître signalerait les autres. Dans de telles entreprises, l’unanimité est la première condition requise, parce que la punition, si sévère qu’elle soit, l’est beaucoup moins quand elle tombe sur toute une classe que si elle frappe un petit nombre.

Les difficultés furent vaincues grâce à un plan vraiment machiavélique. A un signal donné tous devaient tourner le dos à Ganz, et alors, avec les règles placées toutes prêtes sur les pupitres de la rangée de tables suivantes, on commencerait le tapage convenu. De cette façon, les « enfants sages » ne pourraient être terrifiés par les regards de Ganz. Mais le signal ? Siffler, comme dans les contes de brigands, pousser un cri, ou même éternuer, n’eût pas été prudent, car Ganz aurait été capable de dénoncer comme meneur celui d’entre nous qui aurait sifflé ou éternué. Le signal devait donc être un signal silencieux. Il fut décidé que l’un de nous qui dessinait bien irait montrer son dessin à Ganz et au moment où il reviendrait s’asseoir, le « roulement » devait commencer.