Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/135

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Au corps des pages tout, pendant ce temps, était sens dessus dessous. Les classes étaient interrompues ; ceux d’entre nous qui revenaient de la forteresse étaient logés provisoirement dans tel ou tel quartier, et, n’ayant rien à faire, nous passions tout notre temps à faire toutes sortes de farces. Un jour, nous réussîmes à ouvrir une armoire placée dans une des salles et qui contenait une splendide collection de spécimens de toute espèce d’animaux pour l’enseignement des sciences naturelles. C’était du moins leur destination officielle ; mais on ne nous les montrait même pas, et maintenant que nous les avions sous la main nous les utilisâmes à notre façon. Avec le crâne humain qui faisait partie de la collection nous fîmes un spectre pour effrayer la nuit nos autres camarades et les officiers. Quant aux animaux, nous les groupâmes dans les positions les plus ridicules : on voyait des singes chevaucher des lions, des brebis jouer avec des léopards, la girafe danser avec l’éléphant, et ainsi de suite. Le pis fut que quelques jours plus tard l’un des princes de Prusse qui était venu assister à la cérémonie funèbre — c’était, je crois, celui qui devait être plus tard l’empereur Frédéric — visita notre école, et on lui montra tout ce qui se rapportait à l’éducation. Notre directeur ne manqua pas de faire parade de l’excellence du matériel d’enseignement dont nous disposions, et il conduisit le prince vers l’armoire infortunée... Lorsque le prince allemand eut jeté un coup d’œil sur notre classification zoologique, il fit une grimace et se retourna rapidement. Notre vieux directeur était épouvanté ; il avait perdu la parole et ne pouvait faire une geste, montrant tout le temps de sa main quelques étoiles de mer placées dans des boîtes de verre contre le mur, près de l’armoire. La suite du prince cherchait à se donner l’air de n’avoir rien vu tout en jetant quelques coups d’œil furtifs sur la cause de tout cet embarras, tandis que nous autres, mauvais diables, faisions toutes sortes de grimaces pour ne pas éclater de rire.

Les années d’école des jeunes gens en Russie sont si