Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/146

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


nous marchions, nous marchions toujours, ne comprenant rien à toutes ces marches et contre-marches. Des masses de cavalerie avaient passé sur la même route qu’elles avaient transformée en une couche épaisse de sable mouvant ; et nous dûmes avancer ou battre en retraite plusieurs fois sur cette route, jusqu’à ce qu’enfin notre colonne ne se pliât plus à aucune discipline et ne fût plus qu’une troupe incohérente de pèlerins plutôt qu’une unité militaire. Seuls les porte-drapeaux restaient sur la route ; les autres avançaient lentement sur les côtés de la route, dans le bois. Les ordres et les supplications des officiers restaient sans effet.

Tout à coup un cri retentit derrière : « Voici l’empereur ! l’empereur ! » Les officiers allaient d’un groupe à l’autre, nous suppliant de reformer les rangs : personne n’écoutait.

L’empereur arriva et il nous donna l’ordre de battre en retraite une fois de plus. — Le commandement retentit : « Demi-tour à droite, marche ! » Les officiers murmuraient : « L’empereur est derrière vous, faites demi-tour, s’il vous plaît. » Mais on ne prêtait guère d’attention au commandement ou à la présence de l’empereur. Heureusement, Alexandre II n’était pas fanatique du militarisme, et après avoir dit quelques mots pour nous encourager par une promesse de repos, il s’éloigna au galop.

Je compris alors combien importe en temps de guerre l’état d’esprit des troupes, et comme on obtient peu de chose avec la seule discipline, quand on exige des soldats un effort extraordinaire. Que peut la discipline quand des troupes fatiguées ont à faire un suprême effort pour atteindre le champ de bataille à une heure donnée ? Elle est absolument impuissante. Seuls l’enthousiasme et la confiance peuvent en de tels moments rendre des soldats capables de « faire l’impossible » — et c’est l’impossible qu’on doit sans cesse accomplir pour atteindre le succès. Combien de fois, plus tard, en Sibérie, ne me suis-je pas rappelé cette leçon de choses lorsque nous