Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/152

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mains. Depuis lors nous devînmes de grands amis tous les trois, nous lisions beaucoup ensemble et nous discutions toutes sortes de choses.

L’abolition du servage était la question qui occupait alors l’attention de tous les hommes pensants.

La Révolution de 1848 avait eu son écho dans le cœur des paysans russes, et depuis l’année 1850 les insurrections de serfs révoltés prenaient de graves proportions. Quand la guerre de Crimée éclata et que des milices furent levées dans toute la Russie, ces révoltes se généralisèrent et prirent un caractère de violence jusqu’alors inconnue. Plusieurs propriétaires de serfs furent tués par leurs hommes et les insurrections paysannes devinrent si graves qu’on envoya des régiments entiers avec de l’artillerie pour les réprimer, tandis qu’auparavant de petits détachements auraient suffi pour terroriser les paysans et les faire rentrer dans l’obéissance.

D’une part ces insurrections et d’autre part la profonde aversion pour le servage qu’éprouvait la nouvelle génération lors de l’avènement d’Alexandre II rendaient l’émancipation des paysans de plus en plus urgente. Ce fut l’empereur lui-même, personnellement adversaire du servage et soutenu ou plutôt influencé dans sa propre famille par sa femme, son frère Constantin et la grande-duchesse Hélène, qui fit les premiers pas dans cette direction. Il aurait voulu que l’initiative de la réforme vînt de la noblesse, des propriétaires de serfs eux-mêmes. Mais on ne put décider, dans aucune province de Russie, la noblesse à adresser dans ce but une pétition au tsar. En mars 1856, il entretint lui-même la noblesse de Moscou de la nécessité de la réforme ; mais un silence obstiné fut toute la réponse qu’obtint son discours, si bien qu’Alexandre II se mettant en colère, conclut par les mémorables paroles de Herzen : « Il vaut mieux, messieurs, que cela vienne d’en haut, que d’attendre que cela vienne d’en bas. » Même ces paroles furent sans effet, et ce fut aux provinces de la Vieille-Pologne — Grodno, Vilno et Kovno —