Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/151

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première publication révolutionnaire. A cet âge, que pouvais-je être, si ce n’est constitutionnel ? — et mon journal montrait la nécessité d’une constitution pour la Russie. J’écrivais sur les folles dépenses de la Cour, les sommes énormes gaspillées pour mettre à Nice toute une escadre à la disposition de l’impératrice douairière qui mourut en 1860 ; je signalais les méfaits des fonctionnaires dont j’entendais continuellement parler ; et j’insistais sur la nécessité des lois constitutionnelles. Je copiais trois exemplaires de mon journal et les glissais dans les pupitres de trois de mes camarades des classes supérieures qui, pensais-je, devaient s’intéresser aux affaires publiques. Je priais mes lecteurs de mettre leurs observations derrière la vieille horloge écossaise de notre bibliothèque.

Tout palpitant j’allais voir le lendemain s’il y avait quelque chose pour moi derrière l’horloge. Il s’y trouvait deux réponses, en effet. Deux camarades écrivaient que mon journal avait toutes leurs sympathies et ils me conseillaient de ne pas trop m’exposer. J’écrivais mon second numéro, insistant avec plus d’énergie encore sur la nécessité d’unir toutes les forces qui travaillent pour la liberté. Cette fois il n’y eut pas de réponse derrière l’horloge ; mais les deux camarades vinrent me trouver.

« — Nous sommes sûrs, dirent-ils, que c’est vous qui rédigez le journal, et nous désirons en causer avec vous. Nous sommes tout à fait de votre avis et nous sommes venus vous dire : Soyons amis. — Votre journal a fait son œuvre : il nous a réunis ; mais cela ne sert à rien de le continuer. Dans toute l’école il n’y a que deux autres camarades qui s’intéresseraient à ces choses, et si on savait qu’il paraît un journal de cette nature les conséquences seraient terribles pour nous tous. Constituons un cercle où nous parlerons de tout cela ; peut-être que nous ferons entrer quelques idées dans la tête d’un petit nombre de camarades. »

C’était si sensé que je ne pouvais qu’accepter et nous scellâmes notre union par une cordiale poignée de