Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/169

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pour être le premier à lui annoncer le « triste » incident. Alexandre II fit venir le grand-duc et eut un entretien avec lui. Quelques jours plus tard un vieux fonctionnaire de la Troisième Section de la chancellerie impériale — c’est-à-dire de la police d’État — qui fréquentait la famille d’un de mes camarades raconta toute la conversation. « L’empereur, dit-il, était très irrité, il il finit par dire au grand-duc : Tu devrais savoir mieux arranger tes petites affaires intimes. » On demanda naturellement à ce fonctionnaire comme il se faisait qu’il connût tous les détails d’une conversation particulière ; mais sa réponse fut très caractéristique : « Il faut bien que notre section connaisse les paroles et les opinions de Sa Majesté. Sans cela comment pourrait fonctionner une institution aussi délicate que la police de l’État ? Soyez sûrs que l’empereur est la personne la plus surveillée de Pétersbourg. »

Et dans ces paroles il n’y avait pas de vantardise. Tous les ministres, tous les gouverneurs généraux, avant d’entrer avec leurs rapports dans le cabinet de l’empereur, avaient un entretien avec son valet de pied, pour savoir de quelle humeur était le maître ce jour-là ; et suivant cette bonne ou mauvaise humeur, ils lui exposaient quelque affaire épineuse ou la laissaient au fond de leur portefeuille en attendant une meilleure occasion. Le gouverneur général de la Sibérie orientale envoyait toujours, quand il venait à Pétersbourg, son aide de camp porter un joli présent au valet de pied de l’empereur. « il y a des jours, disait-il, où l’empereur se mettrait en fureur et ordonnerait une enquête sévère sur n’importe qui, sur moi-même, si je lui soumettais certains rapports en de tels jours. Par contre, il y a des jours où tout marche à souhait. C’est un homme précieux que ce valet. » Savoir chaque jour l’état d’esprit de l’empereur, c’était une part importante de l’art de conserver une haute situation - art que plus tard le comte Chouvalov et le général Trépov comprirent à la perfection, ainsi que le comte Ignatiev qui, d’ailleurs, à en juger d’après ce que