Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/168

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les dernières nouvelles de la chronique scandaleuse de la maison de l’empereur, même si nous ne nous en souciions pas. Ils savaient tout ce qui se passait dans les différents palais — c’était là leur domaine. Par amour de la vérité, je dois reconnaître que durant l’année dont je parle, cette chronique scandaleuse n’était pas aussi riche en événements qu’elle le devint après 1870. Les frères du tsar n’étaient mariés que depuis peu, et ses fils étaient tous jeunes. Mais les domestiques parlaient encore plus librement que la société pétersbourgeoise des relations de l’empereur avec cette princesse X. que Tourguénev a si bien dépeinte dans « Fumée » sous le nom d’Irène. Un jour, cependant, en entrant dans la chambre où nous nous changions, on nous dit : « La X. a reçu son congé aujourd’hui — et définitivement cette fois. » Une demi-heure après nous vîmes la dame en question venir à la messe, les yeux gonflés de pleurs, et cherchant à retenir ses larmes pendant la cérémonie, tandis que les autres dames avaient soin de se tenir à distance pour la mettre en évidence. Les valets étaient déjà informés de l’incident et le commentaient à leur façon. Il y avait quelque chose de vraiment répugnant dans la conversation de ces hommes qui la veille auraient rampé devant cette même dame.

Le système d’espionnage en usage au palais, surtout dans l’entourage de l’empereur, semblerait incroyable aux profanes. L’incident suivant en donnera une idée. Quelques années plus tard l’un des grands-ducs reçut une leçon sévère d’un monsieur de Pétersbourg. Il avait interdit sa maison au grand-duc, mais en rentrant chez lui inopinément, il le trouva dans son salon et se jeta sur lui, la canne levée. Le jeune homme se précipita dehors, et il allait sauter dans sa voiture lorsque l’autre le rattrapa et lui donna un coup de canne. Le policeman qui était à la porte avait tout vu et il se hâta de faire son rapport au chef de la police, le général Trépov, qui à son tour sauta dans une voiture et alla droit chez l’empereur