Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/200

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russes refusèrent de marcher contre les Polonais, tandis que d’autres embrassèrent ouvertement leur cause et moururent ou sur l’échafaud ou sur le champ de bataille. Dans la Russie on ouvrait des souscriptions pour les insurgés — en Sibérie même on le faisait au grand jour — et dans les universités russes, les étudiants équipaient ceux de leurs camarades qui allaient rejoindre les révolutionnaires.

Alors, au milieu de cette effervescence, la nouvelle se répandit en Russie que, pendant la nuit du 10 janvier, des bandes d’insurgés étaient tombés sur les soldats cantonnés dans les villages et les avaient assassinés dans leurs lits, bien que la veille même de ce jour les rapports entre les troupes et les Polonais eussent été tout à fait amicaux. Il y avait quelque exagération dans le récit, mais malheureusement le fond en était vrai, et l’impression qu’il produisit en Russie fut des plus désastreuses. Les vieilles antipathies entre les deux nations, si semblables dans leurs origines, mais d’un caractère national si différent, s’éveillèrent encore une fois.

Peu à peu cette mauvaise impression s’évanouit en partie. La lutte courageuse des braves fils de la Pologne et l’indomptable énergie avec laquelle ils résistaient à une armée formidable gagnèrent bien des cœurs à leur cause. Mais on apprit que le comité révolutionnaire polonais, en réclamant le rétablissement de la Pologne dans ses anciennes frontières, y comprenait la Petite Russie, c’est-à-dire l’Oukraine, dont la population grecque orthodoxe avait toujours détesté ses dominateurs polonais et les avait même plus d’une fois massacrés au cours des trois derniers siècles. D’autre part, Napoléon III et l’Angleterre menaçaient la Russie d’une nouvelle guerre — menace vaine qui fit plus de mal aux Polonais que tout le reste. Et, enfin, les radicaux de Russie voyaient avec regret qu’en Pologne c’était le mouvement purement nationaliste qui l’emportait : le gouvernement révolutionnaire ne se souciait guère d’accorder la terre aux serfs — faute grave dont le gouvernement