Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/203

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


dire par son père, mais je l’interrompais. « Indique-moi, sous serment, ce qui, d’après ce que tu sais, a appartenu à la gmina (communauté des paysans) et la terre sera à vous tous. » — Et dès qu’il avait prêté serment (on pouvait avoir une absolue confiance en ce serment), je rédigeais les documents et je déclarais à l’assemblée : « Maintenant, cette terre est à vous. Vous n’avez plus aucune obligation envers vos anciens maîtres ; vous êtes tout simplement leurs voisins. Il ne vous restera plus qu’à payer au gouvernement la taxe de rachat, tant par an. Vos habitations vous sont données avec la terre, gratis, par-dessus le marché. »

On peut s’imaginer les effets d’une telle politique sur les paysans. Un de mes cousins, Petr Nikolaïevitch, frère de l’aide de camp dont j’ai parlé, était en Pologne ou en Lithuanie avec son régiment de uhlans de la Garde. La révolution était si sérieuse qu’on avait même envoyé les régiments de la Garde de Pétersbourg pour la combattre, et on sait aujourd’hui que lorsque Mikhael Mouraviev partit pour la Lithuanie et vint prendre congé de l’impératrice Marie, celle-ci lui dit : « Conservez au moins la Lithuanie à la Russie. » La Pologne était regardée comme perdue.

« Les bandes armées des révolutionnaires tenaient la campagne, me disait mon cousin, et nous étions incapables de les battre ou même de les atteindre. Constamment de petites bandes d’insurgés attaquaient nos détachements isolés, et comme ils combattaient admirablement, qu’ils connaissaient le pays et qu’ils étaient soutenus par la population, ils étaient souvent vainqueurs dans ces escarmouches. Aussi étions-nous forcés de ne marcher qu’en colonnes nombreuses. Il nous arrivait de traverser une région, de parcourir les bois sans trouver aucune trace des bandes ; mais quand nous revenions sur nos pas, nous apprenions que des bandes étaient apparues sur nos derrières, qu’elles avaient levé la contribution patriotique à la campagne, et si quelque paysan avait rendu quelque service à nos troupes, nous