Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/216

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répondirent-ils tristement. « Quelqu’un offrira un verre — elle est bon marché — et un verre suffit pour vous assommer ! » répétaient-ils avec insistance. Ils étaient réellement inquiets. Lorsque, quelques mois plus tard, je repassai dans cette ville, j’appris que l’un de mes « fils » avait eu en effet des désagréments. Quand il eut vendu sa dernière paire de bottes pour acheter la funeste boisson, il commit un vol et fut enfermé. Mon ami finit par obtenir son élargissement et il l’embarqua sur un bateau qui remontait l’Amour.

Ceux-là seuls qui ont vu l’Amour ou connaissent le Mississippi ou le Yang-tsé-kiang peuvent se figurer quel fleuve gigantesque devient l’Amour après avoir reçu le Soungari et peuvent s’imaginer les vagues énormes qui remontent son cours les jours de tempêtes. En juillet, lorsque tombent les pluies, dues aux moussons, le Soungari, l’Ousouri et l’Amour sont enflés par des quantités d’eau inimaginables. Des milliers d’îles basses, d’ordinaire couvertes de fourrés de saules, sont inondées ou arrachées et entraînées par le courant. La largeur du fleuve atteint par endroits jusqu’à huit kilomètres. Les eaux forment des centaines de bras et des lacs qui s’échelonnent dans les dépressions le long du lit principal, et lorsqu’un vent frais souffle de l’est, à l’encontre du courant, des vagues monstrueuses, plus hautes que celles qu’on voit dans l’estuaire du Saint-Laurent, remontent le courant principal aussi bien que ses bras secondaires. Et c’est encore pis quand un typhon venant de la mer de Chine s’abat sur la région de l’Amour.

Nous fûmes témoins d’un semblable typhon. J’étais alors à bord d’un grand bateau ponté, avec le major Marovski que j’avais rejoint à Blagobéchtchensk. Il avait largement chargé son bateau de voiles, ce qui nous permettait de serrer le vent de près, et lorsque la tempête commença, nous réussîmes à amener notre bateau du côté abrité du fleuve et à trouver un refuge dans un tributaire. Nous y restâmes deux jours, pendant lesquels la tempête sévit avec une telle furie que, m’étant aventuré