Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/25

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on pouvait voir les dames dans leurs traîneaux à deux chevaux, avec, derrière, un valet debout sur une planche étroite fixée à l’extrémité des patins, ou encore, bien emmitouflées, assises dans une voiture démodée, immense et haute, suspendue sur des ressorts à forte courbure et traînée par quatre chevaux, avec un postillon devant et deux valets debout derrière. Le soir, la plupart des maisons étaient brillamment éclairées, et, les rideaux n’étant pas abaissés, le passant pouvait admirer les joueurs de cartes ou les valseurs dans les salons. Les « opinions » n’étaient pas en vogue alors, et nous étions encore loin de l’époque où dans chacune de ces maisons une lutte allait commencer entre « père et fils » - lutte qui d’ordinaire se terminait par une tragédie de famille ou une descente de police au milieu de la nuit. Il y a cinquante ans on ne pensait pas encore à ces choses-là ; tout était calme et paisible — du moins à la surface.

C’est dans ce Vieux Quartier des Écuyers que je naquis en 1842, et c’est là que j’ai passé les quinze premières années de ma vie. Notre père vendit, il est vrai la maison où notre mère était morte, il en acheta une autre qu’il revendit, puis nous passâmes plusieurs hivers dans des maisons prises en location, jusqu’à ce qu’il en trouvât une à son goût, à quelques pas de l’église où il avait été baptisé. Mais malgré tous ces changements, nous restâmes toujours dans le Vieux Quartier des Écuyers, ne le quittant que pendant l’été pour aller à notre maison de campagne.

* * *

Une haute et spacieuse chambre à coucher, la chambre faisant le coin de notre maison, avec un large lit dans lequel notre mère est couchée, nos chaises et nos tables d’enfants tout près, — des tables proprement mises avec des sucreries et des gelées dans de jolis bocaux, — une chambre où l’on nous introduisait, mon frère et moi, à une heure étrange — voilà le premier souvenir à peu près distinct de ma vie.

Notre mère mourait de la phtisie ; elle n’avait que