Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/286

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les problèmes compliqués de la théorie de la chaleur à l’aide du calcul différentiel, avec autant d’aisance que si elles avaient étudié les mathématiques pendant des années. Une de ces jeunes filles russes, qui étudiait les mathématiques sous la direction de Weierstrass à Berlin, Sophie Kovalevsky, devint un mathématicien de haute valeur, et fut appelée comme professeur à Stockholm ; elle fut, je crois, la première femme de notre siècle qui exerçât le professorat dans une université d’hommes. Et elle était si jeune qu’en Suède on ne l’appelait pas autrement que Sonia, diminutif de Sophie. Malgré la haine manifeste d’Alexandre II pour les femmes instruites — quand il rencontrait au cours de ses promenades une jeune fille en lunettes et en chapeau garibaldien, il se mettait à trembler, pensant que c’était une nihiliste prête à tirer sur lui — malgré l’opposition acharnée de la police politique, qui considérait toute étudiante comme une révolutionnaire ; malgré les menaces et les viles accusations que Katkov dirigeait contre l’ensemble du mouvement dans presque tous les numéros de son journal venimeux, les femmes réussirent à ouvrir, contrairement aux intentions du gouvernement, une série de hautes écoles. Quelques-unes ayant obtenu à l’étranger le grade de docteur, elles forcèrent le gouvernement, en 1872, à leur permettre d’ouvrir avec leurs propres deniers une école de médecine. Et quand le gouvernement rappela les femmes russes de Zurich, pour les empêcher de se mêler aux réfugiés révolutionnaires, elles obtinrent de celui-ci l’autorisation de fonder en Russie quatre universités de femmes qui comptèrent bientôt près de mille élèves. Cela paraît presque impossible, mais il n’en est pas moins certain que, malgré les persécutions que l’école de médecine pour femmes a eu à subir, malgré son interdiction temporaire, il y a actuellement en Russie plus de six cent soixante-dix femmes exerçant la médecine.