Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/29

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tout cela était de peu d’importance. Dans ce temps, le vrai militaire était l’officier amoureux de l’uniforme, qui n’avait que dédain pour toute autre façon de se vêtir, dont les soldats étaient exercés à accomplir avec leurs jambes et leurs armes des tours de force surhumains, comme de briser le bois de leurs fusils en « présentant les armes » ; c’était l’officier qui pouvait monter à la parade une rangée de soldats aussi parfaitement alignés et aussi immobiles que des soldats de bois. « Très bon », dit un jour le grand-duc Michel en parlant d’un régiment, auquel durant une heure il avait fait présenter les armes. « Seulement, ils respirent ! » L’idéal de notre père était certainement de répondre à l’idée qu’on se faisait alors du militaire.

Il est vrai qu’il prit part à la campagne de Turquie, en 1828. Mais il s’arrangea de façon à rester tout le temps à l’état-major du chef de l’armée. Et lorsque nous autres enfants, profitant d’un moment où il était de bonne humeur, nous lui demandions de nous parler de la guerre, il n’avait rien à nous raconter, si ce n’est qu’une nuit, comme ils portaient les dépêches, lui et son fidèle serviteur, Frol, eurent à subir en traversant un village abandonné l’attaque furieuse de plusieurs centaines de chiens turcs. Ils durent faire usage de leurs sabres pour échapper à la dent des bêtes affamées. Des bandes de Turcs auraient certainement plus satisfait notre imagination, cependant nous nous contentions des chiens, faute de mieux. Mais lorsque, pressé de questions, notre père nous raconta comment il avait « pour acte de bravoure » gagné la croix de Sainte-Anne et le sabre doré qu’il portait, je dois confesser que nous fûmes réellement désappointés. Son histoire était décidément trop prosaïque ! Les officiers d’état-major étaient logés dans un village turc, quand un incendie s’y déclara. En un instant les maisons furent enveloppées par les flammes. Dans l’une d’elle on avait oublié un enfant. Sa mère poussait des cris de désespoir. alors, Frol, qui accompagnait toujours son maître, se précipita dans les flammes