Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/335

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vue moral comparable aux vingt ou vingt-cinq personnes dont je fis la connaissance à la première assemblée du cercle de Tchaïkovsky. Je me sens encore fier d’avoir été reçu dans cette famille.

* * *

En entrant au cercle de Tchaïkovsky, je trouvai ses membres discutant avec chaleur sur la direction qu’ils devaient donner à leur activité. Quelques-uns étaient d’avis de continuer à faire de la propagande radicale et socialiste parmi la jeunesse instruite ; mais d’autres pensaient que le seul but de leurs efforts devait être de préparer des hommes capables de soulever la grande masse des ouvriers et qu’ils devaient employer toute leur activité à travailler les paysans et les ouvriers des villes. Dans tous les cercles et groupes qui se formaient à cette époque en très grand nombre, à Pétersbourg et dans les provinces, les mêmes discussions se produisaient, et partout ce deuxième programme prévalait sur le premier.

Si notre jeunesse n’avait fait que du socialisme théorique, elle se serait contenté d’une simple déclaration de principes socialistes, y compris la socialisation des moyens de production comme but final, et elle se serait lancée en même temps dans une agitation politique. C’est le chemin suivi en réalité par beaucoup de politiciens socialistes de la bourgeoisie dans l’Ouest de l’Europe et en Amérique. Mais nos jeunes gens avaient été attirés vers le socialisme d’une tout autre façon. Ils n’étaient pas des théoriciens du socialisme, mais il étaient devenus socialistes en vivant de la vie modeste des ouvriers, en ne faisant pas de distinction entre « le mien et le tien », entre membres du même cercle, et en refusant de jouir pour leur satisfaction personnelle des richesses qu’ils avaient hérité de leurs pères. Ils avaient fait pour le capitalisme ce que Tolstoï conseille de faire pour la guerre — à savoir que les gens au lieu de critiquer la guerre, tout en continuant de porter l’uniforme militaire, devraient refuser, chacun en