Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/343

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possible d’une entreprise de ce genre. Ce n’est pas là le plan que j’adopterais si j’étais libre de choisir ; mais si vous pensez que c’est le meilleur, je m’emploierai de tout mon pouvoir à le faire aboutir. »

Le cercle n’adopta pas cette proposition. Nous connaissant parfaitement les uns et les autres, mes camarades pensaient probablement qu’en suivant cette ligne de conduite je cesserais d’agir conformément à ma nature. Dans l’intérêt de mon propre bonheur et de ma propre existence, je ne saurais leur être assez reconnaissant d’avoir repoussé ma proposition. J’aurais suivi là une direction qui n’était pas dans mon caractère et je n’y aurais pas trouvé le bonheur que j’ai rencontré sur d’autres chemins.

Mais lorsque, six ou sept ans plus tard, les terroristes eurent engagé leur lutte terrible contre Alexandre II, je regrettai que quelque autre n’eût pas tenté de mettre à exécution le projet que je proposais d’accomplir dans les hautes sphères de Pétersbourg. Si on avait préparé le terrain, le mouvement, en se ramifiant probablement dans tout l’empire, aurait sans doute empêché que les holocaustes de victimes restassent sans effet. En tout cas le travail souterrain du Comité exécutif devait être soutenu par une action parallèle exercée au Palais d’Hiver.

La nécessité d’un effort politique revenait ainsi continuellement en discussion dans notre petit groupe, mais sans résultat. L’apathie et l’indifférence des classes riches ne laissait aucun espoir, et l’exaspération de la jeunesse persécutée n’avait pas encore atteint ce paroxysme qui aboutit, six ans plus tard, à la lutte engagée par les terroristes sous la direction du Comité exécutif. Bien plus, — et c’est là une des plus tragiques ironies de l’histoire — ce fut cette même jeunesse qu’Alexandre II, dans sa crainte et sa fureur aveugle, faisait envoyer par centaines aux travaux forcés et condamner à une mort lente en exil, — ce fut cette même jeunesse qui le protégea de 1871 à 1878. Les doctrines mêmes des cercles socialistes étaient telles qu’elles prévinrent le retour d’un attentat comme celui de Karakosov contre