Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/356

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rendait au village natal de nos amis de la ville et consacrait une quinzaine de jours à faire une propagande presque ouverte parmi les paysans.

Naturellement, tous ceux de nous qui travaillaient avec cette classe d’ouvriers devait s’habiller comme les ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire porter le caftan du paysan. L’abîme qui sépare les paysans des gens instruits est si profond en Russie et le contact est si rare entre eux, que la seule présence dans un village d’un homme vêtu en citadin éveille l’attention générale ; mais même en ville, si un homme dont le langage et le costume ne sont pas ceux d’un ouvrier, se montre dans un milieu ouvrier, il éveille aussitôt les soupçons de la police. « Pourquoi fréquenterait-il le bas peuple, s’il n’avait pas de mauvaises intentions ? » Souvent, après un dîner dans une riche maison, ou même au Palais d’Hiver, où j’allais quelquefois voir un ami, je prenais un fiacre et je courrais dans un pauvre logis d’étudiant, dans un faubourg éloigné ; je troquais mes vêtements élégants contre une chemise de coton, de grosses bottes de paysan et une pelisse de mouton et plaisantant avec les paysans que je rencontrais sur la route, j’allais rejoindre mes amis les ouvriers. Je leur racontais ce que j’avais vu du mouvement ouvrier à l’étranger, de la puissance de l’Internationale, de la Commune de 1871. Ils m’écoutaient avec la plus grande attention, ne perdant pas un mot de ce que je disais ; et alors venait la question : « Que pouvons-nous faire en Russie ? » — « Faire de l’agitation, nous organiser, leur répondions-nous ; il n’y a qu’une voie pour y arriver » ; et nous leur lisions une histoire populaire de la Révolution française, une adaptation de l’admirable « Histoire d’un Paysan » d’Erckmann-Chatrian. Tout le monde admirait M. Chovel, qui s’en allait faire de la propagande à travers les villages en colportant des livres prohibés et tous brûlaient de marcher sur ses traces. « Parlez aux autres, disions-nous, réunissez les hommes et quand nous serons plus nombreux, nous verrons ce que nous pourrons obtenir. » Ils comprenaient