Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/36

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avec l’ongle dans le livre jusqu’à la marque suivante. M. Poulain avait apporté avec lui la grammaire de Noël et Chapsal, dont plus d’une génération de petits garçons et de petites filles russes ont gardé le souvenir ; un livre de dialogues français ; une histoire du monde, en un volume ; et une géographie universelle, également en un volume. Nous devions confier à notre mémoire la grammaire, les dialogues, l’histoire et la géographie.

La grammaire avec ses phrases bien connues : « Qu’est-ce que la grammaire ? — L’art de parler et d’écrire correctement, » s’apprenait facilement. Mais le manuel d’histoire avait, par malheur, une préface, où étaient énumérés tous les avantages qu’on peut tirer de la connaissance de l’histoire. Les choses allaient assez bien pour les premières phrases. Nous récitions : « Le prince y trouve des exemples magnanimes pour gouverner ses sujets ; le chef militaire y apprend l’art noble de la guerre. » Mais lorsque nous arrivions à la loi, cela n’allait plus. « Le jurisconsulte y trouve... » — mais ce que le docte jurisconsulte trouvait dans l’histoire, nous ne sommes jamais parvenus à le savoir. Ce terrible mot de « jurisconsulte » gâtait tout. Dès que nous arrivions là, nous nous arrêtions.

— « À genoux, gros pouff ! » criait Poulain. Cela s’adressait à mon frère. Et nous nous agenouillions en larmes et nous nous efforcions en vain d’apprendre ce qui concernait le jurisconsulte.

Elle nous donna bien du mal, cette préface ! Nous en étions à étudier les Romains, et nous mettions nos cannes dans la balance d’Ouliana quand elle pesait du riz, « tout comme Brennus » ; à l’instar de Curtius nous sautions du haut de notre table ou de quelque autre « précipice » pour le salut de notre patrie. Mais M. Poulain revenait de temps en temps à la préface et nous remettait à genoux, toujours à cause du jurisconsulte. S’étonnera-t-on que plus tard mon frère et moi ayons toujours montré une franche aversion pour la jurisprudence ?