Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/384

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d’aspect et je prenais plaisir à la voir briller comme l’or pur quand le soleil étincelait dans l’azur clair du ciel, revêtir un air de mystère quand une légère vapeur bleuâtre s’étendait sur la ville, ou prendre les tons gris de l’acier quand de sombres nuages se rassemblaient au-dessus d’elle.

Pendant ces promenades, j’apercevais parfois la fille de notre colonel, une jeune fille de dix-huit ans, car en sortant de l’appartement de son père elle était forcée de faire quelques pas dans notre cour pour gagner la porte voûtée, — la seule issue du bâtiment.

Elle pressait toujours le pas pour traverser la cour, et baissait les yeux, comme si elle avait honte d’être la fille d’un geôlier. Son jeune frère, au contraire, qui était au Corps des Cadets et que j’aperçus aussi deux ou trois fois dans la cour, me regardait toujours fixement avec une expression si franche et si sympathique que j’en fus frappé et que j’en fis même ultérieurement la remarque à quelqu’un de mes camarades. Quatre ou cinq ans plus tard, étant officier, il fut exilé en Sibérie. Il s’était joint au parti révolutionnaire et il avait dû l’aider, je suppose, à entretenir une correspondance avec les prisonniers de la forteresse.

L’hiver est triste à Pétersbourg pour ceux qui ne peuvent pas sortir dans les rues brillamment éclairées. Il était plus triste encore, cela va sans dire, dans la casemate.

Mais l’humidité était pire encore que l’obscurité. Pour combattre cette humidité, on chauffait la casemate à l’excès et je ne pouvais respirer ; mais dès que j’eus enfin obtenu que l’on abaissât la température e la pièce, le mur extérieur se mit à ruisseler ; les tentures de papier étaient aussi mouillées que si on les avait arrosées tous les jours avec un seau d’eau... Le résultat fut que je souffris beaucoup des rhumatismes.

* * *

Malgré tout cela j’étais de bonne humeur ; je continuais à écrire et à dessiner des cartes dans l’obscurité,