Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/413

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laquelle était un monceau de revues scientifiques publiées dans toutes les langues possibles. « Venez tous les lundis, Mr. Levachov, me dit-il, parcourez ces revues et si vous trouvez quelque article qui vous paraisse intéressant, écrivez un compte-rendu ou notez l’article : nous l’enverrons à un spécialiste. » Mr Keltie ne savait naturellement pas que je devais écrire et corriger chacune de mes notes deux ou trois fois avant d’oser lui soumettre mon anglais ; mais on me permit d’emporter les revues scientifiques chez moi, et, bientôt, je pus gagner ma vie avec mes comptes rendus de la Nature et de mes « paragraphes » du Times. Ces derniers m’étaient payés régulièrement le jeudi de chaque semaine et je trouvai ce mode de payement excellent. Assurément, il y avait des semaines où je n’avais aucune nouvelle intéressante de Prjévalski, et où mes notes sur d’autres parties de la Russie n’étaient pas acceptées, comme manquant d’intérêt : ces semaines-là, je me contentais de boire du thé et de manger du pain.

Un jour, cependant, M. Keltie prit quelques livres russes sur les rayons de son office et me pria d’en faire un compte rendu pour la Nature. Je regardai ces livres : à mon grand embarras, je vis que c’étaient mes propres ouvrages sur la période glaciaire et l’orographie de l’Asie. Mon frère n’avait pas manqué de les envoyer à notre revue favorite, la Nature. J’étais dans une grande perplexité, et mettant les livres de ma serviette, je rentrai chez moi pour réfléchir à la chose.

« Que vais-je en faire ? » me demandais-je. « Je ne puis pas en faire l’éloge, puisqu’ils sont de moi ; je ne puis pas non plus être sévère envers l’auteur puisque je partage les vues qu’il exprime dans ces livres. » Je décidai de les rapporter le lendemain et d’expliquer à M. Keltie que je m’étais introduit chez lui sous le nom de Levachov, mais que j’étais, en réalité, l’auteur de ces livres et que je ne pouvais en faire la critique.

M. Keltie connaissait par les journaux l’évasion de Kropotkine et il fut enchanté de savoir le réfugié sain et