Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/44

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


n’avait pas de borne pour son bel habit de peau, son arc et son carquois plein de flèches), me prit dans ses bras et me planta sur l’estrade impériale.

Je ne sais si c’était parce que j’étais le plus petit de toute la rangée des enfants, ou que ma figure ronde encadrée de boucles parut drôle sous le haut bonnet de fourrure d’astrakan que je portais, mais Nicolas voulait m’avoir sur l’estrade. Et voilà comment je me trouvais au milieu des généraux et des dames me regardant avec curiosité. On me raconta plus tard que Nicolas Ier, qui aima toujours les plaisanteries de caserne, me prit par le bras et, me conduisant à Marie Alexandrovna (épouse de l’hériter présomptif) qui attendait alors son troisième enfant, il lui dit sur un ton militaire : « C’est un brave garçon comme ça qu’il me faut. » Cette plaisanterie la fit rougir jusqu’aux cheveux.

Je me rappelle du moins encore très bien que Nicolas me demanda si je voulais avoir des bonbons. Mais je répondis que j’aimerais avoir quelques-uns de ces tout petits biscuits qu’on servait avec le thé. (A la maison nous n’étions pas gâtés sous le rapport de la nourriture.) Il appela un garçon et vida dans mon grand bonnet un plateau plein de biscuits. « Je vais les porter à Sacha, » lui dis-je.

Cependant le grand-duc Michel, le frère de Nicolas, qui avait des allures soldatesques, mais jouissait d’une réputation de bel esprit, réussit à me faire pleurer : « Quand tu es bien sage, dit-il, voici comment on te traite, » et il me fit glisser sa grosse main sur la face, de haut en bas. « Mais quand tu es méchant, voilà comment on fait, » reprit-il en faisant remonter sa main, qui frotta fortement le nez dont la tendance à se développer dans cette direction était déjà très marquée. Des larmes, que j’essayai en vain de retenir, me vinrent aux yeux. Immédiatement les dames prirent ma défense et la bonne Marie Alexandrovna me mit sous sa protection. Elle me plaça à côté d’elle, sur une haute chaise de velours à dossier doré, et on me raconta plus tard que bientôt je mis