Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/442

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


cours de votre existence au milieu des Français, des Allemands, et des autres peuples — me dit-il un jour. N’avez-vous pas remarqué qu’il y a un abîme profond et insondable entre un certain nombre de leurs conceptions et nos ides russes sur les mêmes sujets — des points sur lesquels nous ne pouvons pas nous entendre ? »

Je répondis que je n’avais pas remarqué cela.

« Pourtant cela existe. En voici un exemple. Un soir, nous assistions à la première représentation d’une pièce nouvelle. J’étais dans une loge avec Flaubert, Daudet, Zola... (Je ne suis pas très sûr qu’il nomma Daudet et Zola, mais il cita certainement l’un des deux.) Ils avaient tous des opinions avancées. Le sujet de la pièce était ceci : Une femme s’était séparée de son mari ; elle s’était éprise d’un autre homme et était venue vivre avec lui. Cet homme était représentée dans la pièce comme une excellente personne. Il avaient été très heureux pendant des années. Les deux enfants de la femme, une fille et un garçon, étaient tous petits au moment de la séparation ; mais ils avaient grandi et durant tout ce temps ils avaient considéré le second mari, — l’amant, comme diraient les Français — comme leur véritable père. Le jeune fille était dans sa dix-huitième, le jeune homme dans sa dix-septième année. L’homme les traitait comme ses enfants, il les chérissait et en était aimé. La scène représentait donc la famille réunie pour le déjeuner. La jeune fille entre, s’approche de son père supposé, et lui se dispose à l’embrasser — quand le jeune homme, qui a appris je ne sais comment qu’il n’est pas leur père, se précipite vers lui et s’écrie : « N’osez pas ! »

« Cette exclamation souleva une tempête dans le public. Ce fut une explosion d’applaudissements frénétiques. Flaubert et les autres applaudissaient aussi. Moi, j’étais indigné. « Comment, dis-je, voilà une famille qui était heureuse, voilà un homme qui était pour ces enfants un père meilleur que leur vrai père... une mère qui l’aimait et était heureuse avec lui... Ce gamin, méchant et