Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/441

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notre ami commun, P.-L. Lavrov, le désir de me voir, et de célébrer, en vrai Russe, le succès de mon évasion par un petit dîner d’amis. J’éprouvais presque un sentiment de religieux respect en franchissant le seuil de sa chambre. S’il avait rendu à la Russie, par ses Mémoires d’un Chasseur, l’immense service de faire détester le servage (j’ignorais alors qu’il avait pris une part importante à la Cloche, le journal puissant de Herzen), il ne l’avait pas moins servi par ses romans. Il a montré ce qu’est la femme russe ; quels trésors d’intelligence et de cœur elle possède, et quelle bienfaisante influence elle exerce sur les hommes ; et il nous a appris comment des hommes supérieurs considèrent des femmes et comment ils les aiment. A ce point de vue il a fait sur moi et sur des milliers de mes contemporains une impression ineffaçable, beaucoup plus forte que celle que peuvent produire les meilleurs traités sur les droits de la femme.

Son portrait est bien connu. Grand, de constitution vigoureuse, la tête couverte de cheveux gris épais et soyeux, il était vraiment beau ; ses yeux pétillaient d’intelligence, avec une légère pointe de malice, et toute sa personne respirait cette simplicité et cette absence d’affectation qui caractérisent les meilleurs écrivains russes. Sa belle tête révélait le vaste développement de sa puissance cérébrale, et lorsque, après sa mort, Paul Bert et Paul Reclus (le chirurgien) pesèrent son cerveau, ils trouvèrent qu’il était beaucoup plus lourd que le plus lourd cerveau connu, — celui de Cuvier : son poids dépassait deux mille grammes, si bien qu’ils ne voulurent pas se fier à leur balance et qu’ils répétèrent leur expérience avec une autre.

Sa parole était particulièrement remarquable. Il parlait, comme il écrivait, en images. quand il voulait développer une idée, il n’avait pas recours à des arguments, quoiqu’il fût un maître dans la discussion philosophique ; il illustrait son idée par une scène d’une forme si achevée qu’on l’eût dite empruntée à l’un de ses romans.

« Vous devez avoir acquis beaucoup d’expérience au