Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/486

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population, mais il lui était impossible de poursuivre les anarchistes arrêtés pour les attentats à la dynamite. Il aurait été obligé pour cela de nous traduire devant la Cour d’Assises et le jury nous aurait probablement acquittés. En conséquence, le gouvernement adopta le plan machiavélique de nous poursuivre comme membres de l’Association Internationale des Travailleurs. Il y a en France une loi, votée immédiatement après la chute de la Commune, d’après laquelle on peut être traduit devant un tribunal de simple police pour avoir appartenu à cette association. Le maximum de la peine est de cinq années de prison ; et on est toujours sûr qu’un tribunal correctionnel prononcera les condamnations désirées par le gouvernement.

Les débats commencèrent à Lyon dans les premiers jours de janvier 1883 et durèrent une quinzaine de jours. L’accusation était ridicule, car tout le monde savait que pas un ouvrier de Lyon n’était affilié à l’Internationale et elle tomba piteusement, comme on peut le voir, par l’épisode suivant. Le seul témoin à charge était le chef de la police secrète de Lyon, un homme âgé, que le tribunal traitait avec le plus grand respect. Son rapport, je dois le dire, était tout à fait exact en ce qui concerne les faits. « Les anarchistes, dit-il, ont fait de nombreux prosélytes parmi la population, ils ont rendu impossibles les réunions opportunistes, en prenant la parole dans toutes ces réunions, en y prêchant le communisme et l’anarchie et en entraînant les auditeurs. » Voyant qu’il était à ce point sincère dans sa déposition, je me hasardai à lui demander :

— « Avez-vous jamais entendu parler à Lyon de l’Association Internationale des Travailleurs ? »

— « Jamais ! » répondit-il d’un ton maussade.

— « Quand je revins du congrès de Londres en 1881, et que je fis tous mes efforts pour reconstituer en France l’Internationale, eus-je du succès ? »

— « Non. Les ouvriers ne trouvaient pas l’Internationale assez révolutionnaire. »

— « Je vous remercie, » dis-je, et, me retournant du