Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/530

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


dans la partie pauvre de la population ouvrière des faubourgs de Londres. C’était au point que si les chefs du mouvement, poursuivis pour cause de troubles, avaient été condamnés à des peines graves, un esprit de haine et de vengeance, inconnu jusqu’ici dans l’histoire contemporaine du mouvement ouvrier en Angleterre, mais dont les symptômes étaient très manifestes en 1886, se serait développé et aurait marqué pour longtemps de son empreinte le mouvement qui suivit. Cependant les classes moyennes semblaient avoir compris le danger. On souscrivit aussitôt des sommes considérables dans le West-End pour soulager la misère de l’East-End. Ces secours étaient sans doute tout à fait insuffisants pour parer à l’immense misère, mais ils suffisaient à montrer la bonne volonté des riches. Quant aux peines infligées par les tribunaux aux chefs du mouvement, elles se bornèrent à deux ou trois mois de prison.

Dans toutes les couches de la société on prenait un très grand intérêt à la question du socialisme, à toutes sortes de projets de réformes et de rénovation sociale. Dès le commencement de l’automne et pendant tout l’hiver, on me pria de tous les côtés de faire des conférences sur le régime des prisons, mais principalement sur le socialisme anarchiste, et je visitai ainsi presque toutes les grandes villes d’Angleterre et d’Écosse. Comme j’acceptais régulièrement l’invitation de la première personne qui m’offrait l’hospitalité pour la nuit qui suivait ma conférence, il m’arrivait de coucher un soir dans le palais d’un riche, et le lendemain dans le pauvre logis d’une famille d’ouvriers. Tous les soirs je voyais un nombre considérable de gens de toutes les classes ; et soit dans la petite salle à manger de l’ouvrier, soit dans les salons de réception du riche, les discussions les plus animées sur le socialisme et l’anarchisme duraient jusqu’à une heure avancée de la nuit - éveillant des espérances dans la maison de l’un, des craintes dans le palais de l’autre, mais suivies par tous avec la même gravité.

Chez les riches, la principale question était de savoir