Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/65

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Dans les premières années de mon enfance, nous occupions avec M. Poulain une des petites maisons à nous tous seuls ; et après que sa méthode d’éducation eut été adoucie grâce à l’intervention de notre sœur Hélène, nous vivions avec lui dans les meilleurs termes. Notre père était invariablement absent de la maison pendant l’été, qu’il passait en inspections militaires, et notre belle-mère ne faisait pas beaucoup attention à nous, surtout après la naissance de son enfant Pauline. Nous étions donc toujours avec M. Poulain, qui jouissait parfaitement du séjour à la campagne et nous en faisait jouir. Les bois ; les promenades le long de la rivière ; l’escalade des collines où se trouvait la vieille forteresse que M. Poulain faisait revivre pour nous en nous racontant comment elle fut défendue par les Russes et prise par les Tartares ; les petites aventures, comme celle où M. Poulain devint pour nous un héros en sauvant Alexandre qui allait se noyer ; une rencontre avec les loups — c’étaient sans cesse de nouvelles et délicieuses impressions.

On organisait aussi de grandes parties de plaisir auxquelles toute la famille prenait part. Nous allions cueillir des champignons dans les bois et ensuite on prenait le thé au milieu de la forêt, où un homme âgé de cent ans vivait seul avec son petit-fils en élevant des abeilles. D’autres fois nous allions à l’un des villages de mon père, où l’on avait creusé un grand étang dans lequel les carpes dorées se prenaient par milliers — une partie était réservée au seigneur et le reste distribué aux paysans. Ma nourrice, Vassilissa, demeurait dans ce village. Sa famille était l’une des plus pauvres ; outre son mari, elle n’avait qu’un seul petit garçon pour l’aider, et une fille, ma sœur de lait, qui devint plus tard prédicatrice et « Vierge » dans la secte dissidente à laquelle ils appartenaient. Sa joie ne connaissait pas de bornes lorsque je venais la voir. De la crème, des œufs, des pommes et du miel, c’était tout ce qu’elle pouvait offrir ; mais la façon dont elle l’offrait, dans des assiettes de bois bien