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Chapitre V


SOUVENIRS DE LA GUERRE DE CRIMÉE. — MORT DE NICOLAS Ier. — MON DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL. — MES GOÛTS LITTÉRAIRES. — MES ESSAIS DE JOURNALISME.


Je me souviens très bien de la guerre de Crimée. A Moscou on ne s’en occupait pas beaucoup. Naturellement, dans chaque maison, à la veillée, on faisait de la charpie et des bandages pour les blessés. Mais il n’en parvenait guère aux armées russes : d’énormes quantités étaient volées et vendues aux armées ennemies. Ma sœur Hélène et les autres jeunes dames chantaient des chants patriotiques, mais dans la société le ton général n’était guère influencé par la grande lutte qui se déroulait. A la campagne, au contraire, la guerre causait beaucoup de tristesse. Les levées de soldats se suivaient avec rapidité, et continuellement nous entendions les paysannes chanter leurs chants funèbres. Le peuple russe considère la guerre comme une calamité que la Providence lui envoie, et il acceptait cette guerre avec une solennité qui contrastait étrangement avec la légèreté dont j’ai été témoin ailleurs en pareilles circonstances. Malgré ma jeunesse, ce sentiment de résignation solennelle qui régnait dans nos villages ne m’échappa pas.

Mon frère Nicolas, comme beaucoup d’autres, fut