Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/87

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écrivains ne pouvaient être publiés ; d’autres étaient tellement mutilés que beaucoup de passages avaient perdu toute signification. Dans la joyeuse comédie de Griboïédov, « Le malheur d’avoir trop d’esprit », qu’on peut mettre sur le même rang que les meilleures comédies de Molière, le colonel Skalozoub devait être nommé M. Skalozoub, au détriment du sens et même du rythme des vers ; car représenter un colonel sous un jour comique aurait été considéré comme une insulte à l’armée. Pour un livre aussi inoffensif que les « Âmes mortes »de Gogol, on ne permit pas la publication de la seconde partie ni la réimpression de la première qui était pourtant épuisée depuis longtemps. De nombreux vers de Pouchkine, de Lermontov, de A. K. Tolstoï, de Ryléïev et d’autres poètes n’étaient pas autorisés à voir la lumière. Et je ne dis rien des vers qui avaient quelque signification politique ou qui contenaient une critique de la situation. Tous ces écrits circulaient en manuscrit, et mon précepteur copiait des livres entiers de Gogol et de Pouchkine pour lui-même et ses amis, tâche dans laquelle je l’assistais parfois. En vrai enfant de Moscou, il était imbu de la plus profonde vénération pour ceux de nos écrivains qui vivaient à Moscou. Quelques-uns demeuraient dans le Vieux Quartier des Écuyers. Il me montrait avec respect la maison de la comtesse Salias (Eugénie Tour), qui était notre plus proche voisine, tandis que nous regardions toujours la maison du célèbre exilé Alexandre Herzen avec un mystérieux sentiment, mélange de respect et de terreur. La maison qu’habitait Gogol était pour nous un objet de profond respect, et bien que je n’eusse pas neuf ans lorsqu’il mourut — c’était en 1851 — et que je n’eusse lu aucun de ses ouvrages, je me souviens très bien de la tristesse que sa mort causa à Moscou. Tourguénev rendit très bien ce sentiment en quelques lignes pour lesquelles Nicolas Ier le fit arrêter et exiler dans son domaine.

Le grand poème de Pouchkine, « Evguéniy Oniéguine », ne fit sur moi que peu d’impression, et encore aujourd’