Page:L'Humanité nouvelle, année 2, tome 2, volume 3.djvu/58

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les mouvements se sont transformés. Passons au domaine politique. Dans l’antiquité, certains habitants de Carthage se réunissaient une fois par an dans un lieu déterminé et élisaient des magistrats appelés suffètes, qui, à leur tour, accomplissaient certaines fonctions particulières. Ces mouvements n’ont plus lieu à Tunis ; à leur place il s’en accomplit de tout différents. Les ministres de la République française envoient à Tunis un résident qui agit (ce qui veut dire en dernière analyse, qui se meut) autrement que les suffètes.

De même à Carthage, au temps d’Annibal, les mouvements accomplis par les langues des habitants étaient autres que ceux qui s’accomplissent aujourd’hui à Tunis. Les Carthaginois parlaient un dialecte phénicien, les Tunisiens parlent un dialecte arabe. De même enfin, les mouvements nécessaires pour bâtir les temples puniques étaient différents de ceux qu’il faut accomplir pour édifier des mosquées musulmanes. Ainsi toutes les trajectoires, accomplies autrefois par la société carthaginoise, se sont modifiées. Elles ne se retrouvent plus dans la société tunisienne. Nous disons pour cela que Carthage est morte. Mais si toutes les trajectoires sociales s’accomplissaient encore maintenant à Tunis, comme du temps de Scipion, Carthage serait encore vivante.

Bien entendu il ne faut pas l’identité absolue des mouvements. Tout change dans la nature. Mais il faut une ressemblance suffisante, pour qu’il n’y ait pas moyen de s’y tromper. En d’autres termes, si les formes sociales (politiques, juridiques, intellectuelles et artistiques) de l’ancienne nation carthaginoise ne se fussent pas trop modifiées, cette nation existerait encore ; mais comme ces formes se sont modifiées entièrement, cette nation est morte.


II


Mais quelle est la mesure du changement nécessaire, pour qu’on soit en droit de déclarer qu’une ancienne forme est morte et qu’une nouvelle a vu le jour ? Cette mesure n’existe pas. Elle reste toujours plus ou moins subjective à notre esprit.

Ici nous devons de nouveau chercher notre point d’appui dans la biologie.

Les dromathériums[1] de l’âge secondaire ne sont pas morts. Ils vivent encore dans leurs descendants, c’est-à-dire en nous. L’espèce dromathérium n’a jamais disparu, parce que cet animal n’a jamais cessé d’avoir une progéniture. Mais cette espèce s’est constamment modifiée et ses descendants, actuellement vivants (les hommes), ne ressemblent guère à ce que les dromathériums étaient à l’époque jurassique. Mais à quel moment les protomammifères se sont-ils modifiés suffisamment pour mériter le nom de marsupiaux ? À quel moment les

  1. Ernest Haeckel appelle dromathérium un animal de la période jurassique qui était un protomammifère et qui est un de nos ancêtres en ligne directe. Voir son Histoire de la création des Êtres organisés, p. 462. Paris, 1884, Reinwald, éditeur.