Page:L'envers de la Guerre - Tome 1 - 1914-1916.djvu/279

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Des aviateurs dînent au champagne. Des officiers anglais en boivent tellement que l’un d’eux peut à peine se dresser et cherche en vain sa tête pour y poser sa casquette. On rit. Le ton de la maison est de ne pas étouffer ces petits scandales, et de s’en offrir l’amusement. Ainsi, on ne sépare pas deux dîneurs assez ivres qui s’engueulent de table à table. Un officier chamarré lance dans le débat : « À bas les civils ! » Je vois Georges Feydeau. Le peintre Flameng passe. Il s’est composé un uniforme civil : képi, veste kaki, leggins, nombreux rubans. Des femmes. Quand un habitué s’enquiert de l’une d’elles, un maître d’hôtel, louche et large comme un souteneur, lui souffle à l’oreille : « Mobilisable ce soir. » Il ajoute le prix, l’adresse, l’étage — droite ou gauche — et l’état sanitaire. Toutes ces femmes ont un filleul et elles sacrifient au patriotisme en lui donnant, à la première permission, leurs faveurs gratuitement.

— Toute la presse proteste contre les déportations infligées aux populations du Nord, du 22 au 29 avril. On avait fait le silence pendant trois mois… Le détail de ce traitement indigne l’opinion. Les gens disent : « Ce n’est pas une façon de faire la guerre. » Hélas !… L’abominable, avant tout, c’est de faire la guerre.

— Quand je vois la frénésie d’avancement des officiers qui ne sont même pas « de carrière », je comprends que la guerre dure !

— La censure supprime la pitié. Elle biffe un article qui gémissait sur le sort du petit personnel théâtral.

— Un surpatriote dit fièrement à un Américain : « Pas de médiation ! » Comme je le sens fier d’avoir lancé ce mot-là à ce neutre… Cela vous a un air