Page:Léon Daudet - Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux (I à IV).djvu/369

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faisan. Ainsi que dans les jouets tyroliens où se cache un ressort d’horlogerie, toute l’assistance mangeait en mesure. La floraison d’intrigues d’ailleurs vénales faisait que les uns et les autres s’adressaient en cadences, par paires, de table à table, de nauséeux sourires.

Ces plaisirs gastronomiques une fois clos, on se dirigeait vers les salons. Un colossal gaillard, d’une vigueur diabolique, surnommé Biscuccio, exécutait des tours de cartes. Il prenait un jeu de cinquante-deux et le coupait avec ses doigts, comme il eût fait d’une allumette. Rangés en cercle autour de lui, les membres de la tribu Menascé ou Manassé, qui sont des juifs levantins à faciès de rats, le contemplaient avec admiration. Je fis remarquer combien il était heureux que Biscuccio n’appliquât pas ses talents aux cous ni aux os des personnes présentes. Ma plaisanterie fut peu goûtée.

Chaque soir, il y avait sauterie intime entre les pensionnaires de l’hôtel, et, une fois par semaine, bal avec accessoires de cotillon. Le marchand de ces accessoires tenait boutique à Vevey. J’essayai, moyennant finance, d’obtenir de lui qu’il fabriquât quelques baudruches à la ressemblance de Maxime Dreyfus ou de Tony Dreyfus, ou même de François Arago. Je me chargeais de leur placement et ces numéros auraient eu, certes, un succès fou. Plus commerçant qu’humoriste, l’homme refusa.

Goblet vint rejoindre son ami Lockroy, lequel passait ses journées, étendu sur un canapé et mâchonnant son éternel cigare, à tirer des plans contre son entourage ; car il nous détestait cordialement, Georges et moi. Ce Goblet était un tout petit homme asthmatique, à favoris, très autoritaire, très nul, qui tenait de Thiers et de Tom Pouce. Il ne s’intéressait qu’au pointage des voix, aux motions, aux amendements, à la constitution du bureau. Il ne tenait compte ni de l’heure, ni de l’endroit, ni des personnes présentes, ni des paysages. Il semblait indifférent au froid, au chaud, à la fatigue, à la soif, aux besoins naturels. On l’entendait qui déclarait, d’une voix sifflante et entrecoupée : « Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de Barbe… Je fis remarquer à Freycinet… Le scrutin était de 250. La majorité était donc acquise haut la main… » Sur quoi Lockroy se tordait de rire et l’on ne savait s’il riait de Goblet,