Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/197

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HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS


réveil je me suis vue toute nue entre les bras de l’insolent Cléandre. Le ciel m’est témoin quels ont été mes sentiments et si la plus effroyable mort ne m’aurait pas paru plus douce que cette infamie. Je le menace de crier, je crie, je me dérobe à ses bras, je frappe à votre porte, je vous appelle à mon secours, je le repousse, je tâche d’éviter ses violences, et mes ongles impriment sur son visage les effets de ma faible vengeance. Tout ce que j’aurais pu faire toutefois aurait été inutile si vous n’eussiez paru pour me rendre l’honneur qu’un lâche allait me ravir. Mais pourquoi retardez-vous ma mort, puisque c’est le seul remède des cœurs désespérés et généreux ? Vengez, vengez mon injure sur Cléandre ; je vous le demande avant mon trépas, et ne vous opposez plus à mes desseins. Ce que le fer n’aura pu faire, je l’obtiendrai du poison ; je dois la perte de ma vie à ma propre gloire. Les dames de Callopaidie ne diront jamais que j’ai survécu à une semblable infamie.

En finissant son discours, elle saisit l’épée qu’elle avait présentée à Schelicon, et qu’il avait prise, et, feignant de se la vouloir plonger dans le sein, il la lui arrache des mains en lui parlant ainsi :

— Qu’allez-vous faire, madame ? Y songez-vous bien ? Punir une innocente du crime d’un insolent ! Est-ce avoir des sentiments raisonnables et généreux ? Et ne craignez-vous pas le châtiment de Dieu ? Dites-moi, pouvez-vous être coupable des crimes d’autrui,