Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/42

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Boétie lui avait été inoculée, en quelque sorte, par l’amour de l’antiquité, par la lecture de ses orateurs, le culte de ses poètes, qui revoyaient alors le jour après un si long oubli. Elle devait donc être, dans une large part, irréfléchie et inconséquente, comme ces opinions qu’on puise toutes faites dans les livres, sans, prendre le temps de les accommoder à l’époque, ou sans les modifier suivant sa propre connaissance des hommes et des choses. Ceci explique encore la différence si considérable qui existe entre la Servitude volontaire, ouvrage de jeunesse et d’imprévoyance, et les Essais, rassemblés par un écrivain en la complète maturité de son talent, après une observation lente et sagace et la leçon des événements. « La Servitude volontaire, dit M. R. Dezeimeris, écrite d’entraînement, à une époque d’espérance générale et de foi en l’avenir, est une œuvre de conviction. Les Essais, composés à bâtons rompus, dans des entr’actes d’émeutes, et en pleine désillusion, sont le livre du doute. La Boétie avait été véhément par confiance et enthousiasme ; Montaigne, aussi libéral que son ami, mais mieux édifié sur les ambitions des hommes, allait être modéré par expérience et conservateur par méfiance[1]. »

Quelle que soit, au reste, la date à laquelle on s’arrête, sur la foi des contemporains de La Boétie, pour fixer l’époque de la composition du Contr’un, il ne faut pas l’accepter sans atténuation. Soit que l’on admette avec Montaigne que ce libelle est l’œuvre d’un garçon de seize à dix-huit ans, soit qu’on monte jusqu’à dix-neuf ans avec de Thou, il est certain qu’il fut remanié et complété dans la suite. Par qui ? Là est la question, car nous ne sommes point assurés d’avoir le vrai texte de l’écrivain, la publication s’étant faite en fraude et contre le gré de ceux qui avaient le plus souci de la bonne renommée de La Boétie. Est-ce l’auteur qui aurait revu plus tard le texte de son propre ouvrage ? ou bien faut-il y voir la main de Montaigne, qui se serait permis quelques corrections délicates et discrètes aux vers et à la prose de son ami ? On pourrait croire aussi que le Discours, en courant longtemps sous le manteau, s’est insensiblement accru, et supposer en quelques endroits des interpolations ainsi amenées. La retouche n’en est pas moins incontestable. La Boétie y parle de Ronsard, de Baïf, de Du Bellay, qui ont « fait tout à neuf » notre poésie française. Or, les uns et les autres ne commencèrent à être connus que postérieurement à 1546, ou même à 1548. Du Bellay n’avait rien publié avant 1549, et la réputation de Ronsard ne se répandit vraiment en

  1. R. Dezeimeris, De la Renaissance des lettres à Bordeaux, p. 62.