Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/43

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France qu’en 1550. C’est à cette époque environ (1552) qu’il conçut le projet de cette Franciade, mentionnée par La Boétie, si longtemps promise par le grand poète, et dont il ne donna les quatre premiers livres qu’en 1572 seulement, mais qu’il n’acheva jamais. Quant à Baïf, né en septembre 1532, il n’avait alors que quatorze ou quinze ans et n’avait rien imprimé encore. On le sait, l’apparition de la Pléiade n’eut lieu qu’en 1549, à la publication de la Défense et illustration de la langue françoise, qu’il faut considérer comme le manifeste et le signal de la nouvelle école : cette date, selon le mot si pittoresquement exact de Sainte-Beuve, est précise comme celle d’une insurrection[1]. La Boétie ne pouvait donc s’exprimer ainsi sur le compte des trois poètes, qu’après l’apparition des odes de Ronsard en 1550 et 1552, de celles de Du Bellay dans le recueil de 1550, et des Amours de Baïf en 1552. Tout cela indique, assurément, des corrections postérieures, pratiquées soit par des mains étrangères, soit qu’un La Boétie de vingt-deux à vingt-quatre ans, sans doute l’écolier d’Orléans, ait revu et retouché l’œuvre du « garçon de seize ans ».

Dans cet ordre d’idées, on peut émettre une autre hypothèse qui, si elle explique bien des choses, a le tort grave de contredire Montaigne. N’est·il pas permis de croire que le Contr’un fut composé, plutôt que revu, à Orléans, par La Boétie, sinon encore mûri par l’étude, moins adolescent pourtant qu’on ne l’a cru jusqu’ici ? Cette explication serait à plusieurs égards bien vraisemblable. Le milieu dans lequel vivait alors La Boétie, ses fréquentations, ses travaux expliqueraient, dans une certaine mesure, de semblables aspirations. L’Université d’Orléans était un centre de libre discussion, et les maîtres qui y enseignaient, ne s’effrayaient point des hardiesses de la raison. L’un d’entre eux surtout, Anne Du Bourg, se passionnait aisément pour les généreuses conceptions. Est-il téméraire d’admettre que l’âme ardente de La Boétie se soit sentie attirée vers cette nature droite, franche, si chaude dans ses affections, comme dans ses haines ?

Certes, de grandes dissemblances séparaient leurs caractères : le respect de l’autorité, de la légalité, les convictions religieuses. Que de nombreux points de contact aussi ! L’un et l’autre étaient de fervents adeptes de la science juridique, dont l’étude développait encore davantage, dans les intelligences d’élite, le goût de l’examen consciencieux et de la discussion indépendante. Libre par dessus toutes choses, cette étude n’avait pas alors de cadre tracé, une suite

  1. Tableau de la poésie française au XVIe siècle, 2e édition, t. I, p. 55.