Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/76

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avec une aimable brusquerie et cherchait-il à le faire sortir de son silence par d’élogieux compliments. La Boétie répondait à ces avances avec la lenteur d’une amitié contrainte : il semblait ne se livrer qu’à regret. Un jour même, il échappa tout entier aux devoirs de cette relation. Scaliger attendait des vers latins depuis longtemps promis. Il se plaignit avec amertume de ce retard. Ses plaintes furent vaines, car La Boétie venait de rencontrer au Parlement l’ami que son cœur avait rêvé, et, séduit par la douceur de cette passion naissante, il oubliait ses promesses et ses correspondants d’autrefois.

On sait quelles circonstances les rapprocha. Michel de Montaigne avait succédé à son père comme membre de la Cour des aides de Périgueux, lorsque cette Cour fut supprimée par un édit de mai 1557, qui ordonnait que les offices attachés à ladite Cour le fussent dorénavant au Parlement de Bordeaux[1]. Deux autres édits, rendus quelques mois après, complétaient la mesure : le premier en fondant une chambre des requêtes formée des nouveaux magistrats, le second en leur donnant le rang de conseillers. Cependant, ils n’en remplirent véritablement les fonctions et n’en eurent les prérogatives qu’à partir de septembre 1561.

Il était nécessaire, en un semblable état de choses, que les deux collègues tissent promptement connaissance, d’autant qu’ils se plaisaient avant de s’être vus et se recherchaient sur le bruit de leur commune renommée. Longtemps avant de s’attacher à La Boétie, Montaigne avait lu la Servitude volontaire, et cette œuvre avait suffi à lui donner le désir d’approcher son auteur ; c’est elle qui fut entre les deux le premier trait d’union : « Nous nous embrassions par nos noms, dit Montaigne, et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si près, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. » Aussitôt commença, en effet, cette liaison étroite, cette intimité de tous les instants que Montaigne lui-même ne peut expliquer, sinon par ce mot sublime : parce que c’était lui, parce que c’était moi !

Dès cet instant, leur alliance était scellée aussi solidement qu’elle le fut jamais, et leur amitié demeura toujours aussi vive, aussi ardente qu’elle l’avait été dans ses premiers transports. Ce sentiment les avait saisis l’un et l’autre avec la violence d’une

    vers d’une mélancolie touchante et qui ont été reproduits ar Joseph Scaliger en tête de la Poétique de son pere (Paris, 1561, in-folio).

  1. Th. Malvezin, Michel de Montaigne, son origine et sa famille, p. 169